"Le motif de base de la résistance était l'indignation. Nous vétérans des mouvements de résistance et des forces combattantes de la France libre, nous appelons les jeunes générations à faire vivre, transmettre, l'héritage de la résistance et ses idéaux. Nous leur disons : prenez le relais, indignez-vous ! Les responsables politiques, économiques, intellectuels et l'ensemble de la société ne doivent pas démissionner, ni se laisser impressionner par l'actuelle dictature des marchés financiers qui menacent la paix et la démocratie.

Je vous souhaite à tous, à chacun d'entre vous d'avoir votre motif d'indignation. C'est précieux."

Stéphane Hessel

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mercredi 5 août 2026

La mousson, une histoire d'écoanxiété

« Il y a une fissure en toute chose : c’est ainsi que rentre la lumière ». Albert Cohen 

L’éveil 

Mon intérêt pour la nature est né alors que j'avais 10 ou 12 ans. Je le dois à mon frère Bruno et à son admiration sans borne pour le commandant Cousteau. Je revois encore son indignation devant le massacre des baleines, sa détermination farouche à défendre ces géants des océans dont il nous parlait comme de proches parents menacés. Je me revois aussi, assis à ses côtés, tous les vendredis soir, devant la télé, à regarder l’émission Thalassa, le magazine de la mer. 

Dans sa chambre s'entassaient les numéros de Terre Sauvage. Je les feuilletais comme des livres de contes. Les photographies y révélaient un monde d'une beauté presque irréelle. Ces pages de papier glacé furent les premières fenêtres ouvertes sur l'immensité du vivant. 

Bientôt, je rejoignis la Fondation Cousteau puis Greenpeace. À l'adolescence, j'arborais fièrement sur ma veste en jean le badge vert de l'organisation, comme un modeste étendard de mes convictions naissantes. Je croyais alors que l'amour de la nature suffisait à la protéger. 

Je ne savais pas encore que la conscience écologique pût aussi être une blessure. 

La chute 

Au printemps 2005, une fissure s'ouvrit dans le monde que je croyais connaître. 

Tout commença par un livre d'Hubert Reeves. Je crois qu'il s'agissait de Chroniques du ciel et de la vie, recueil de ses interventions radiophoniques sur France Culture. Peu importe finalement le titre exact ; ce qui demeure, c'est le vertige qu'il fit naître en moi. 

Certaines pages furent comme des éclairs dans une nuit d'orage. Elles révélaient des horizons assombris, des équilibres menacés, un avenir chargé d'inquiétudes. À travers ces mots, d’une rigueur implacable, une vérité s’est imposée à moi : la fragilité de notre présence sur Terre. 

Je refermais le livre mais cette vérité nouvelle, discrète d'abord, vint prendre place dans les replis de mon esprit. Puis elle grandit, lentement, inexorablement : comme une racine qui cherche sa voie sous la pierre. 

L'été suivant, tandis que cette inquiétude poursuivait son travail silencieux, ma vie familiale se trouvait elle aussi à un tournant. Ma première épouse, attendait une petite fille, notre troisième enfant. L’aîné était né en fin 2000 et son frère deux ans après. L’arrivée prochaine d'une petite sœur nous obligeait à quitter notre logement devenu trop étroit. 

Nous avions obtenu un appartement plus grand dans le treizième arrondissement de Paris. Mais celui-ci était dans un triste état et il m'a fallu, avec l'aide de mon père et de Didier, le mari de ma cousine Hélène, presque un mois d’un travail harassant pour le rafraichir. Tous mes congés y sont passés cet été car il y avait urgence ; nous devions déménager dans le courant du mois d'août. Pendant ce temps, mon épouse, alitée, vivait une grossesse difficile, menacée d’un accouchement prématuré, tout en s’occupant du mieux qu’elle le pouvait des garçons. 

Fatigue, inquiétude, urgence : tout se mêlait. 

Puis vint ce soir-là, ordinaire en apparence. 

J'étais épuisé par des heures de travaux lorsque je tombai sur un dossier du magazine Le Nouvel Observateur consacré au changement climatique. 

Ce fut le second choc. 

Certains textes sont des seuils, celui d’Hubert Reeves avait entrouvert la porte ; celui-ci l'enfonça. Et lorsqu'on la franchit, on ne revient jamais tout à fait au même endroit. 

Au fil des pages, quelque chose se fissura définitivement en moi. Le monde dans lequel je croyais vivre m’est apparu soudain comme une illusion fragile, une construction insoutenable lancée à pleine vitesse vers un mur invisible. 

Je sentis vaciller les fondations mêmes de ma réalité. 

Tout ce qui m'avait semblé solide devenait soudain friable. Le progrès, la croissance, la promesse d'un avenir nécessairement meilleur que le présent : autant de récits auxquels j'avais adhéré sans les questionner. Je comprenais brusquement qu'il ne s'agissait peut-être que d'histoires que nous nous racontions collectivement pour ne pas voir l'abîme sous nos pieds. 

Ce fut une expérience étrange, presque physique. 

Comme si le paysage familier de mon existence se dissolvait. Comme si le sol sur lequel je marchais depuis toujours se désagrégeait. Le sol s’est dérobé sous mes pieds. 

Je tombais. 

Et ma chute sera longue. 

Ensuite, les choses sont plus confuses dans mon esprit, c'est une sorte de brouillard jusqu'à la naissance de ma fille, le 1er octobre 2005. 

Ce jour-là fut très stressant car ma femme avait eu un précédent accouchement très difficile et nous étions inquiets pour celui qui arrivait. La naissance fut douloureuse mais finalement toutes les deux allaient bien, heureusement. 

Et pourtant, au cœur même de ce bonheur immense, une douleur insoutenable me traversa. 

Je découvris ce jour-là qu'il était possible d'éprouver simultanément la joie la plus pure et le désespoir le plus profond. Mille questions m’assaillaient et me torturaient. 

Qu'avions-nous fait ? 

À quelles tempêtes avais-je exposée mon bébé mais aussi ses frères ? 

Comment continuer à vivre normalement lorsque l'on croit apercevoir un incendie à l'horizon ? 

Quels paysages pourront-ils encore contempler lorsqu'ils seront adultes ? 

Que pouvais-je faire pour protéger mes enfants des souffrances à venir ? 

Cette culpabilité nouvelle était d'une profondeur vertigineuse. 

Elle ne m'a jamais totalement quitté. 

 L’obsession 

Je tentais malgré tout de poursuivre ma route : j'allais travailler, je m'occupais de ma famille, je jouais avec les enfants, je souriais, Je donnais le change. 

Mais rien n’était plus normal. Ma vision du monde s’était brisée, et la nouvelle me terrifiait. 

J'ai été alors pris d'une boulimie de lecture sur le sujet du changement climatique. Je voulais tout savoir, tout comprendre. Je voulais mesurer l'étendue du danger. Je voulais trouver une faille dans le raisonnement, une erreur dans les calculs, une raison d'espérer. 

C'est ainsi que je découvris Jean-Marc Jancovici et son blog Manicore. J'y passais des heures. À mesure que je comprenais les liens entre énergie, climat, économie et croissance, la carte du monde se recomposait dans mon esprit. Tout devenait terriblement cohérent. 

Cette lecture me faisait à la fois du bien, car elle m'ouvrait les yeux et l'esprit, et la fois du mal, car je ne voyais plus que l'impasse mortifère dans laquelle nous nous étions collectivement engouffrés. 

Je me mis à me questionner mentalement sur l'empreinte carbone de chaque geste du quotidien. Chaque achat, chaque aliment, chaque déplacement, chaque objet devenait une question morale. Je n'habitais plus le présent ; j'habitais les conséquences. 

Je n'en dormais plus la nuit, je m'épuisais. 

Je me suis mis à évoquer ce sujet avec ma femme, ma famille, mes amis, mes collègues. Je ne parlais plus que de cela. A part Bruno, mon frère, personne ne semblait comprendre l'ampleur de la catastrophe annoncée. Je ne comprenais pas comment les autres pouvaient continuer à vivre comme si de rien n'était, insensibles à l’urgence. Cela me rendait fou. J'avais beau argumenter, on me renvoyait toujours l'idée que j'étais catastrophiste, que je voyais tout en noir et que je finissais même par devenir fatigant par mon extrémiste. Moi, j’avais le sentiment inverse : c’était le monde qui sombrait dans une forme d’aveuglement extrême. Je me sentais terriblement seul. J'avais l'impression d'être Don Quichotte à me battre contre des moulins. J'en suis devenu agressif et colérique. J'étais en rage contre le monde entier. 

Mes parents, en plein désarroi, ne semblaient pas comprendre la profondeur de mon angoisse. Malgré mes sautes d’humeur, ils ont toujours été présents et aimants. Leur maison était un refuge. Je les remercie de m'avoir accompagné durant cette phase douloureuse. 

C'est finalement mon épouse qui a su trouver les mots pour j'accepte d'aller consulter mon médecin. Sans trop de difficulté, celui-ci a rapidement diagnostiqué une dépression et m'a prescrit des antidépresseurs. Le traitement a duré quatre ans. Je me souviens qu'à mi-traitement, alors que je me sentais mieux, j’ai voulu arrêter les médicaments. Mon médecin, constatant que j'étais encore fragile psychologiquement, a alors prononcé cette phrase que j'ai toujours en mémoire "il vaut mieux être accro aux antidépresseurs qu'à la dépression". Qu’il soit aussi remercié de son aide. 

En parallèle, j'ai tenté de me faire accompagner par un psy. Le premier, un psychiatre, fut une catastrophe car brutalement il m'a fait comprendre que pour lui le changement climatique était un phantasme et que je délirais. Je me souviens être sorti de son cabinet avec un sentiment de révolte sans limite. Autant dire que je ne l'ai jamais revu. Je me souviens après avoir trouvé une dame très douce qui me recevait dans une toute petite pièce. J'ai fait quelques séances avec elle mais les souvenirs sont très vagues. Est-ce que cela m'a fait du bien ? Je n'en suis pas certain car j'ai rapidement arrêté les séances. 

Ce que je garde de cette période c'est un sentiment absolu de noirceur, de solitude, de colère, d'impuissance et de désespoir. Et le mot écoanxiété n'avait pas encore été inventé ! 

La lumière 

C'est alors que, doucement, la lumière est revenue. 

La première éclaircie prit la forme d'une adhésion à l’association écologiste Les Amis de la Terre. 

Je me souviens de nos réunions en plein cœur de Paris dans un vieil appartement gris qui sentais un peu la poussière. Il y avait une grande table recouverte d'un feutre vert autour de laquelle nous nous assoyions. Les sujets de débats n'étaient pas très joyeux et les actions proposées n'étaient pas très enthousiasmantes. 

Pourtant, lors de ces réunions, quelque chose en moi s'apaisait. Pour la première fois depuis longtemps, je n'avais plus besoin de justifier mes angoisses puisque mes camarades les partageaient. Je n'étais plus l'oiseau de mauvais augure. Je n’étais plus cette sorte de Cassandre dérangeante. Mais tout cela manquait de souffle, de vie ! 

C’est alors qu’un soir, au détour d'une réunion, je fis une rencontre décisive. Celle de l'association des Amis de l'ÉCOZAC de la Place de Rungis. 

À la tribune se tenaient Philippe Bovet, Marcus Neumann et Elsa Gheziel, venus présenter leur projet : Leur but était de militer pour la construction du premier quartier respectueux de l'environnement dans le 13eme arrondissement de Paris. L'association avait rédigé une plate-forme d'objectifs qui demandait que les bâtiments soient économes en énergie, construits avec des matériaux biosourcés et alimentés en énergie renouvelable, que les eaux de pluie soient récupérées, que la place de la voiture soit repensée pour favoriser les modes de transport doux, que des jardins partagés soient mis à disposition des habitants. L'idée était aussi de peser plus largement sur le débat public et faire avancer les politiques publiques en lien avec l'habitat, l'urbanisme et le changement climatique. 

Mais j'entendis aussi autre chose. J'entendis une promesse. La promesse qu'il était encore possible d'agir. La promesse que la lucidité n'était pas condamnée à l'impuissance. Pour la première fois, il ne s’agissait plus seulement de comprendre ou de dénoncer, mais d’entreprendre. Concrètement. Localement. Utilement. J'ai été immédiatement enthousiasmé par ce projet et sans la moindre hésitation j'ai adhéré à l'association. 

J'ai été très impressionné par la personnalité des membres de ce trio. Chacun apportait une lumière particulière. 

Philippe, avec son savoir encyclopédique, et bien qu’à peine plus âgé que moi, est devenu à cette époque mon père spirituel en écologie. 

Marcus, avec sa rigueur de scientifique mais avec son âme d'entrepreneur était un battant, là où beaucoup voyaient des obstacles, il cherchait déjà des stratégies. 

Enfin, Elsa faisait vivre au quotidien l'association. Je crois aujourd'hui qu'elle ne mesurait pas l'importance qu'elle eut dans ma reconstruction. Un jour où je lui confiais mon désarroi devant l'intensité de mes émotions, elle me répondit simplement : 

"Bienvenue chez les êtres humains. Seuls les psychopathes ne ressentent rien". 

Cette phrase, si simple en apparence, eut sur moi l'effet d'une bénédiction. Pendant des années, j'avais considéré ma sensibilité comme une faiblesse. Elle me permit soudain de la regarder autrement. Comme une preuve de mon humanité. 

A côté d'eux je me sentais tout petit, mais ils ont eu la gentillesse de m'accueillir, de me faire confiance et de me laisser une place dans leur groupe. C'est ainsi que je suis devenu le coordinateur des bénévoles de l'association, puis quelques temps après administrateur de l'association. 

Je me suis plongé à corps perdu dans mes missions d'autant plus que l'association a rapidement pris de la visibilité et de l'ampleur. Mon épouse a eu l'intelligence de me laisser beaucoup de temps pour cette activité. 

Avec les bénévoles, qu'il fallait motiver, nous avons fait du tractage, des manifestations, tenus des stands lors d'événements, été présents lors des réunions publiques organisées par la mairie. 

Avec l'association, nous organisions aussi des voyages d'étude sur les écoquartiers à destination de tout type de public et notamment de décideurs politiques. L’idée était de changer leurs représentations en montrant ce qui se faisait de bien à l’étranger puisque la France était alors très en retard sur le sujet. Nous partions toujours en train (j'ai décidé en 2005 que je ne prendrai plus jamais l'avion). Nous avons visité Bedzed, en banlieue de Londres, Malmö en Suède, et surtout le quartier Vauban à Fribourg en Brisgau en Allemagne. 

Ce dernier voyage fut une révélation, il m'a semblé que je pouvais toucher du doigt le paradis. Enfin je pouvais voir un exemple d'habitat durable, moderne, confortable, beau et au contact de la nature bien qu'urbain. Je me suis pris à rêver d'habiter avec mes enfants et ma femme dans un tel environnement. 

Nos efforts ont été couronnés de succès et c’est ainsi que le premier écoquartier de Paris est sorti de terre. 

Je dois beaucoup à cette association et à ses fondateurs, en ce qu'ils m'ont permis de me remettre en mouvement et de reprendre contact avec la vie. 

L’ancrage 

A mesure que je m'engageais, une autre transformation se produisait. Je découvrais que l'action extérieure ne suffisait pas. On peut tenter de changer le monde. Encore faut-il apprendre à habiter le sien. C'est à cette époque que la méditation de pleine conscience entra dans ma vie. 

Mon père m’avait parlé de la « pleine conscience », présentée comme un outil de performance cognitive. J’ai découvert plus tard que c’était bien plus que ça. 

J’ai lu Kabat-Zinn sans tout comprendre au début, mais fasciné. Puis Christophe André, Zindel Segal, Jack Kornfield, Matthieu Ricard… Et surtout, j’ai pratiqué. 

J’ai fréquenté les bouddhistes, les champions du monde en la matière. J’ai testé plusieurs traditions, avant de m’ancrer dans celle de Shamballa, la plus laïque. Retraites, enseignements, protocole MBSR… 

J’ai découvert un continent intérieur dont j'ignorais l'existence. Dans cet espace de silence, je rencontrai peu à peu mes peurs, ma colère, ma tristesse. Je cessai de les combattre. J'appris à les écouter. Puis à les laisser passer comme les nuages passent dans le ciel. 

J’y ai appris de grandes vérités : l’impermanence et l’interdépendance de toute chose, la vraie nature de l'esprit et l’importance de la compassion. Je compris que la souffrance naît souvent de notre désir désespéré de retenir ce qui change et de repousser ce qui nous effraie. Je compris aussi que l'on peut regarder la réalité telle qu'elle est sans renoncer pour autant à la joie. 

Cette découverte fut immense. Elle transforma progressivement mon rapport au monde. Peu à peu, mon âme retrouva son souffle. C'est ainsi qu’en 2010 j'ai écrit "mixer le bonheur" qui se voulait une synthèse de ce que j'avais appris sur ce sujet et que l’on peut retrouver sur le blog de Bruno. 

Les antidépresseurs quittèrent ma vie. 

Les bouleversements 

Enfin cette période a été celle des bouleversements amoureux. 

Avec mon épouse, rien ne s’améliorait. Je pense, et c'est un euphémisme, n'avoir pas été très drôle pour elle. Je ne comprenais pas qu'elle ne prenne pas conscience de la gravité de la situation, de ce que cela allait impliquer pour l'avenir de nos enfants et qu'elle ne souhaitait pas changer sa façon de vivre. Cela me rendait dingue et je crois que je la rendais dingue en retour. Avec le recul, j'en suis sincèrement navré, il me semble que ma femme ne méritait pas cela. 

Notre couple s’est alors défait. Ce jour de 2007 où j’ai fait ma valise pour quitter définitivement le foyer familial reste le pire de ma vie. Ce fut un déchirement profond, j’avais l’impression d’abandonner mes enfants, d’échouer. 

Ma sœur m'a beaucoup accompagnée durant cette période. Je lui dois beaucoup grâce à son écoute et à son soutien moral. 

Pourtant, j'ai rapidement retrouvé un second souffle dans cette nouvelle vie de célibataire. Enfin ce n'était plus la guerre à la maison et je pouvais organiser ma vie selon mes nouvelles valeurs. Les enfants semblaient bien s'accommoder de notre séparation et j’étais heureux de pouvoir m’en occuper quand ils étaient sous mon toit. Je crois qu’ils étaient heureux aussi. 

J'ai pu aussi rencontrer et recevoir des gens qui partageaient mes convictions et pleinement m'impliquer dans l'association. 

Enfin, cela a été aussi la période où j'ai rencontré Céline qui est aujourd'hui mon épouse. Notre rencontre en 2009 a été décisive dans ma reconstruction psychologique. Enfin je rencontrais une femme partageant mes valeurs et mes craintes liées au changement climatique. Enfin je pouvais partager mes convictions sans passer pour un hurluberlu. Nous nous comprenions, ressentions la même chose et, cerise sur le gâteau, partagions le même intérêt pour la méditation. Enfin je n'étais plus seul et j'allais pouvoir rebâtir ma vie sur de nouvelles fondations. Je ne remercierai jamais assez la vie qui nous a fait croiser et entremêler nos chemins. 

La mousson 

Alors que retirer comme leçon de cette expérience de vie ? 

D’abord, que l’écoanxiété est le prix d’un regard lucide. Mais regarder le dragon dans les yeux sans s’entourer, c’est risquer de s’y brûler. 

Ensuite, mon écoanxiété et la dépression qui l’a suivie ont été comme la mousson. 

Soudain dans ma vie des nuages noirs se sont amoncelés. Une pluie battante s'est mise à tomber. Peu à peu l'eau glaciale est montée autour de moi. Inexorablement elle a tout recouvert. Elle s'est infiltrée partout. Tout a été noyé, emporté, dévasté par ce courant glacial. J’ai lutté pour ne pas sombrer dans ces eaux noires. 

Et puis, un jour, la pluie s’est calmée. L’eau a reflué, lentement. Les nuages se sont dissipés. Derrière eux, les rayons du soleil se sont mis à percer. 

C’est alors que j’ai pris conscience que le paysage autour de moi et en moi avait changé. Plus rien n’était intact. Mais quelque chose avait grandi, refleuri, verdi. Comme les végétaux après la pluie, j’avais retrouvé une nouvelle vigueur. Je venais de pénétrer dans un nouveau monde nouveau, riche d'amour du vivant, d'humanité, de bienveillance et d’humilité. J'étais entré dans un nouveau paradigme et c'est celui-ci que je m'emploie dorénavant à faire vivre au quotidien. 

Namasté chères lectrices et chers lecteurs. 

Par Christophe Bombled 

mardi 2 juillet 2019

Sauver des vies n'est pas un crime !!!

Après la capitaine Pia Klemp qui risque 20 ans de prison pour avoir sauvé des milliers de vies, voici que Carola risque 10 ans de prison pour avoir également sauvé des vies. La prison alors qu'elles devraient être célébrées comme des héroïnes qui honorent l'Europe ?!?! ... Définitivement l'humanisme a quitté l'Europe, c'est sans conteste, une victoire idéologique et philosophique majeure des fascistes et de ceux qui votent pour eux ... Honte à vous tous qui soutenez et votez pour ces gens-là. Shame on you !!! "Je ne sais pas quel monstre cela va enfanter, mais il y a lieu de s'inquiéter", insiste Pierre Henry délégué général de France Terre d'asile.

Un appel international

Au gouvernement italien
Au Parlement européen, à la Commission européenne et aux gouvernements de l'Europe
A tous les citoyens et citoyennes de l'Europe

En faisant arrêter la capitaine Carola Rackete comme « hors la loi » et l’accusant de « rébellion » militaire, en séquestrant son navire comme « bateau pirate », en menaçant l’ONG propriétaire d’une « maxi-sanction » de dizaines de milliers d’euros, le Ministre Matteo Salvini qui semble exercer désormais dans son pays un pouvoir sans limites vient d’ajouter le délire à l’infamie. C’est lui qui place l’Italie en dehors du droit international et des principes fondamentaux dont nos Etats tirent leur légitimité démocratique. De graves conséquences vont s’ensuivre si on n’y fait pas obstacle.

De son côté, en « forçant le blocus » de la douane italienne après 14 jours d’atermoiements de l’UE et l’aveu d’incapacité lamentable de la CEDH, en accostant malgré l’interdiction à Lampedusa pour sauver ses passagers en détresse, la Capitaine du Sea Watch 3 n’a fait que son devoir. Elle en a assumé les risques mais ne doit pas en payer injustement le prix. Il appartient aux citoyens d’Europe et à leurs gouvernements – premiers concernés et impliqués – de faire immédiatement le nécessaire pour que cesse la persécution illégale et déshonorante contre les sauveteurs et l’équipage du Sea Watch 3.

Ne l’oublions pas cependant : une autre capitaine allemande est jugée en Italie pour avoir sauvé plus d’un millier de vies en Méditerranée : accusée d’aide à l’immigration clandestine et de complicité avec les « passeurs », Pia Klemp risque vingt ans de prison et une amende de 15 000 euros pour chaque vie qu’elle aura sauvée – ce qui provoque l’indignation de beaucoup en Europe et dans le monde mais ne semble pas émouvoir nos gouvernements. On veut faire peur aux sauveteurs, mais Carola et Pia ne seront pas les dernières à prendre de tels risques alors que l’hécatombe des noyades se poursuit en Méditerranée avec la complicité des Etats qui devraient l’empêcher.

Nous exigeons donc que le gouvernement italien se ressaisisse, abandonne ses poursuites, libère immédiatement la capitaine Rackete et débloque le Sea Watch 3 pour qu’il puisse poursuivre sa mission. Nous exigeons qu’il accueille les hommes, femmes et enfants rescapés de la guerre et de la noyade, en concertation avec les ONG et les autres pays européens, et instruise correctement leur demande d’asile. Nous exigeons qu’il cesse de criminaliser la solidarité exercée au nom des droits humains par ses propres citoyens. Nous exigeons qu’il cesse d’ameuter l’opinion publique contre les migrants dénués de tout et forcés de quitter l’Afrique.

Nous appelons le nouveau Parlement européen à proposer, la Commission à élaborer, et les Gouvernements à décider enfin, dans l’esprit de la Convention de Genève, la politique commune de l’asile, ainsi que les règles de répartition équitable des personnes qui permettront à l’Europe de remplir ses obligations, de restaurer sa légitimité morale, en faisant preuve de sa capacité politique. Nous les appelons à respecter les conventions SOLAS et SAR qui imposent le débarquement en lieu sûr des personnes secourues en mer, en déclarant que ni la Libye ni la Tunisie ne sont aujourd’hui des lieux sûrs. Nous les appelons à ordonner la reprise des sauvetages en mer et à cesser de financer et d’entraîner les garde-côtes libyens qui traquent et torturent les fugitifs sous prétexte de lutter contre les trafics. Toute autre attitude est en réalité criminelle, elle relève de la lâcheté et de l’idiotie. En voulant épargner des conflits à l’Europe, elle les aiguise et détruit son propre avenir.

Enfin nous appelons tous les citoyens et citoyennes d’Europe à s’élever contre la politique d’hostilité envers les réfugiés et les migrants dont l’Italie aujourd’hui se fait gloire et que d’autres pays pratiquent de façon hypocrite. Nous les appelons à se solidariser avec Carola Rackete et Pia Klemp. A l’heure où Matteo Salvini et d’autres cherchent ainsi à nous entraîner dans l’ignominie, ces femmes courageuses, avec leurs équipages, sont l’honneur du continent européen. Citoyens et citoyennes de l’UE, battons-nous pour les libérer et rejoignons-les dans leur combat qui s’amplifie. Il est certes difficile, mais ses enjeux sont incontestables : contre l’arbitraire, contre l’hystérie xénophobe et le racisme, pour le droit, pour la vie humaine, pour l’hospitalité et aux côtés de tous ceux qui la font vivre. Ne restons pas spectateurs.

Texte proposé par le Comité Européen contre la Criminalisation du Sauvetage en Mer (CECCSM)

mardi 19 mars 2019

Manifestants pour le climat, soyons cohérents, soyons radicaux

Par Hervé Kempf (Reporterre)

Un moment de basculement est en train de se produire pour le climat. Il appelle de la part de celles et ceux qui manifestent et ont pris conscience un engagement réel et durable. Qui ne sera pas toujours facile.


Le succès de la marche pour le climat samedi 16 mars à Paris et dans de nombreuses autres villes, les quelque 2 millions de signatures à l’appui de l’Affaire du siècle, le mouvement international des jeunes pour le climat, et pour tout dire, la vague qui s’est levée depuis septembre dernier pour déclarer l’état d’urgence climatique, constituent un mouvement de fond, un moment de basculement. La question écologique est clairement en train de passer un nouveau cap, de sortir des invocations floues et distantes pour s’incarner dans une forte revendication populaire. Et c’est un moment réconfortant, joyeux, stimulant, roboratif.

Mais pour que la vague soit vraiment puissante, qu’elle envahisse comme la marée la plage atone du conservatisme des politiques et des habitudes, les manifestantes et manifestants doivent être cohérents, et donc radicaux. Cohérents ? Si l’on affirme qu’il y a urgence climatique, qu’il n’y a plus que cinq, dix, quinze ans pour éviter un réchauffement planétaire d’1,5 °C par rapport à l’ère pré-industrielle, qu’il faut agir fortement à la mesure de la gravité du moment, on ne peut se contenter de retourner chez soi et de continuer comme avant. Il faut réfléchir davantage, s’engager plus loin, changer plus avant.

La cohérence, c’est de comprendre que les mots ne sont pas futiles : que les slogans « Justice climatique, justice sociale » et « Ce n’est pas le climat qu’il faut changer, c’est le système » appellent une transformation globale de la société. Comprendre aussi que revendiquer, parce qu’elle est indispensable, une division par huit des émissions de gaz à effet de serre à l’horizon 2050 suppose un changement radical du mode de vie et des habitudes de consommation dans le sens de la sobriété. Et ce ne sera pas facile (y compris pour l’auteur de ces lignes !) : pas ou presque plus d’avion, du vélo et beaucoup moins d’autos, moins de viande, beaucoup moins de tous ces objets dont on a pris l’habitude de les considérer comme normaux, pas ou plus de publicité, on en passe. Pour le dire autrement, faire face à l’urgence climatique, ce n’est pas mettre des éoliennes partout, c’est réduire drastiquement la consommation d’énergie donc la consommation matérielle. Autant l’avoir en tête si l’on ne veut pas se bercer d’illusions.

Être cohérent implique aussi d’être radical. Changer le système implique que ce ne sont pas les gestes de chacun — même s’ils sont indispensables — qui changeront la donne, comme voudraient nous le faire croire les dominants, à commencer par M. Macron. Non, cela implique de changer les politiques et les rapports de pouvoir.

Et dès lors, la radicalité commence par un constat : les gouvernants, aujourd’hui, ne sont pas de braves gens qui, par pure ignorance, ne voudraient pas agir pour le climat et qu’il faudrait ramener à la raison. Ce sont les instruments d’une oligarchie qui vise essentiellement à maintenir la position privilégiée des ultra-riches et un système économico-financier qui préfère la prédation de la planète à la baisse des profits. Autrement dit, les gouvernants aujourd’hui ne sont pas des alliés, mais des ennemis, et seul le rapport de force — ou le changement de gouvernants — peut faire évoluer fortement les politiques.

La radicalité se prolonge par un engagement : celui de ne pas en rester à des paroles, à des slogans, à des pancartes. Mais de s’engager soi-même ou au moins de soutenir effectivement celles et ceux qui agissent. On peut le faire de façon non violente mais avec efficacité — en se mettant d’ailleurs en danger juridique voire physique — comme le montrent, entre autres, les militants d’ANV-COP21, quand ils vont décrocher les portraits de Macron, les étudiants pour le climat quand ils vont envahir la Société générale, les militants contre le « grand contournement ouest » de Strasbourg ou contre Europacity — pour ne citer que quelques exemples.

Urgence climatique ? Urgence sociale, urgence politique, urgence d’agir.

Photo : Manifestation pour le climat, 16 mars 2019 (© Eric Coquelin/Reporterre)

mardi 20 novembre 2018

Gilet Vert, je suis !


Les "Gilets Jaunes" sont donc passés à l’offensive, samedi 17 novembre, avec un bilan dont, si j’avais fait partie du mouvement, je ne serais pas très fier : 1 mort, 400 blessés dont plusieurs gravement et dont, c’est un cas historique dans l’histoire des manifestations modernes en France, non imputables à la police, des insultes racistes, des violences homophobes, de la casse de voitures, des violences souvent, de nombreux dégâts, comme un péage vandalisé, un conseil régional envahi, des migrants remis à la gendarmerie comme n'importe quel groupuscule identitaires l'aurait fait et des citoyens terrorisés. Comment appelle-t-on cela, des gens qui terrorisent des citoyens, déjà ? Et pourtant "au vu du bilan humain et des violences, il apparaît que les Gilets Jaunes bénéficient d’une mansuétude de fait de la part des médias (et des citoyens, ndt). [...] Imaginez l’indignation générale après un tel bilan à l’issue d’une manifestation d’étudiants, de zadistes ou de la CGT ? Imaginez les réactions si ce spectacle avait été le fait de jeunes de banlieues ? Le couvre-feu serait déjà déclaré comme en 2005 ! La mansuétude est surtout due aux politiques. LFI, qui accompagne ce mouvement, est bien discrète à propos des dérives racistes parfois observées, la droite ne dit rien des boules de pétanque lancées sur la police sans répliques de flash-ball, ni des fameuses ‘prises d’otages d’usagers’ qu’elle est toujours prompte à dénoncer." nous dit fort justement Thomas Legrand sur France Inter.

Ainsi donc ce mouvement assez nouveau en France m’a laissé quelque peu dubitatif devant sa violence, son agressivité et la pauvreté du fond des revendications, finalement assez populistes. Voici en fait des sujets de colères que j'aurai bien aimé voir ce week-end et que nous dénonçons (via ce blog par exemple) depuis des décennies, nous les "bobos écolos hors-sol, citadins intellos, pauvres déconnectés de la vraie vie", sans que jamais nous ne soyons suivis par l'opinion, voir le plus souvent fustigés et conchiés. Sujets qui commencent à être récupérés par certains "Gilets Jaunes" devant l'évidente pauvreté de la revendication du prix de l'essence. Ecologiste encore et toujours je suis, #giletvert je suis !

  • Colère contre le CICE
  • Colère contre l'évasion fiscale
  • Colère contre l'optimisation fiscale
  • Colère contre la fraude fiscale
  • Colère contre la fermeture des écoles
  • Colère contre la fermeture des hôpitaux
  • Colère contre la fermeture des maternités
  • Colère contre la fermeture des services publics de proximité
  • Colère contre la casse de notre Sécurité Sociale au profit du privé.
  • Colère contre la fermeture des petites lignes SNCF
  • Colère contre la mise en concurrence de la SNCF
  • Colère contre les attaques systématiques contre les fonctionnaires, Serviteurs de la Nation, bouc-émissaires de choix politiques funestes
  • Colère contre la casse des retraites
  • Colère contre la casse de notre système de Recherche Publique.
  • Colère contre le chômage institutionnalisé
  • Colère contre 60 ans de trahisons politiques
  • Colère contre les pesticides, fongicides, herbicides, glyphosate, ...
  • Colère contre le sauvetage permanent des banques
  • Colère contre les autoroutes et aéroport bradés
  • Colère contre les déchets plastiques, la pollution de l'air, de la terre et de l'eau, la déforestation, le massacre de la biodiversité...
  • Colère contre les additifs alimentaires, des perturbateurs endocriniens
  • Colère contre le bétonnage sans fin
  • Colère contre l'accaparement des terres
  • Colère contre notre système agricole productiviste et polluant, soutenu par la FNSEA et les multinationales de l'agroalimentaire, qui pousse nos agriculteurs au suicide
  • Colère contre la souffrance animale 
  • Colère contre les milliards de dividendes versés et contre les efforts toujours demandés aux familles
  • Colère contre les guerres et toutes les violences sexistes, homophobes, racistes et xénophobes.
  • Colère contre tous les prêcheurs de haines
  • Colère contre une mondialisation inhumaine et destructrice pour l'environnement et le climat
  • Colère contre le kérosène des avions exonérés de TVA, TIPP/TIC, taxe carbone ... Faut pas toucher au tourisme
  • Colère contre un système qui prétend être inquiet du bouleversement climatique, mais qui organise l'importation de saloperies par containers entiers transportés par des cargos exonérés de taxes
  • Colère contre les dogmes de la croissance et de la consommation qui ne sont qu'une fuite en avant d'un système qui nous pousse à notre perte.
  • Colère contre un "chef de l'état" plus préoccupé par sa piscine et sa vaisselle que du bien-être de ses concitoyens pauvres et modestes.
  • Colère contre une précarité orchestrée car utile aux capitalistes.
  • Colère contre toujours les mêmes qui se goinfrent au détriment des salariés et des familles.
  • Colère contre l'argent roi et du veau d'or qui a pris le pas sur la vie
  • ...
Liste emprunté à l’un de mes contacts de Facebook et 
adapté par votre humble serviteur
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Et si je pense depuis très longtemps maintenant que le peuple n’a pas toujours raison et que le "bon sens" n’est pas toujours paysan, je pense cependant qu’il aurait été de bon ton que le gouvernement réponde avec sérieux au mouvement des "Gilets Jaunes". Que ne pensais-je à cela, qu'aussitôt dit, aussitôt fait, dimanche soir, nous avons pu voir Edouard Philippe réagir aux évènements du 17 sur France 2. Fabuleux Édouard Philippe sur France 2, ce soir-là, qui ne répond à rien, qui est droit dans ses bottes, à l'image de son poteau Alain Juppé, et décide de ne rien changer à sa politique, c'est à dire à ne pas taxer le kérosène, ni le gas-oil des cargos et autres paquebots, ni rouvrir les petites lignes SNCF, ni relocaliser les services publics dans les petites villes, ni rétablir l'ISF qui n'a rien fait ruisseller mais que les français se doivent de compenser, ni la cessation de la braderie des biens publics et autres machines à cash, au privé et que les français se devront de compenser, ni la fin du CICE que les français se doivent de compenser, ni rien... Fabuleux bonimenteur qui évoque, jusqu'à la nausée, la transition écologique sans dire ce qu'il entend concrètement faire si ce n'est faire raquer les français. Fabuleux premier sinistre qui n'évoque rien si ce n'est que sa politique et celle du président est la bonne. Je suis #giletvert

vendredi 9 novembre 2018

François Ruffin : Le CICE « Le voila, votre pognon de dingue ! »



François Ruffin
1 novembre, 18:30

Madame la ministre, monsieur le ministre, monsieur le rapporteur général, en quelle langue faut-il donc vous le dire ?

En anglais : "what a waste !"
En italien :"che spreco !"
Je veux bien, même, essayer en chinois : "touome lang fei !"

En français, tout de même : "quelle gabegie ! Quel gâchis colossal !"

J’ai découvert le scandale, un matin, en écoutant la radio – je roulais dans mon Berlingo : « D’après un rapport de France Stratégie, le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi aurait permis de créer ou de sauvegarder 100 000 emplois. » C’est le genre de calcul que j’aime bien faire dans ma tête ; ça fait passer le temps au volant. Allons-y ensemble : le CICE coûte aux alentours de 20 milliards d’euros par an ; si l’on divise cette somme par 100 000 emplois, on obtient 200 000.

J’ai dit à mon collaborateur, Vincent, qui était à côté de moi : « Tu te rends compte : 200 000 euros par emploi et par an ! Ce n'est pas possible, j’ai dû m’emmêler dans les zéros… » Sur le siège passager, Vincent a vérifié sur son téléphone portable : « C’est bien ça : 200 000 euros par an pour un emploi. »

Cela paraissait tellement incroyable, tellement délirant, tellement surréaliste ! Si j’étais informaticien, je fabriquerais un « convertisseur de CICE ». Vous saisiriez le nom d’un métier, « infirmier » par exemple. C’est la débâcle dans les hôpitaux, on le sait tous : les patients attendent des nuits entières aux urgences ; les établissements parisiens épuisent leurs salariés ; dans d’autres, le personnel apporte son propre papier toilette. Bref, l’hôpital est au bord de la crise de nerfs. Donc, embaucher des infirmiers, qui est contre ? Eh bien, ces 20 milliards de CICE, ça fait 625 000 infirmiers !

Mais vous avez raison : il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Avec mon convertisseur, chacun pourrait se faire son propre mix, ses embauches idéales : des accompagnants pour les enfants handicapés, des animateurs pour le périscolaire, des auxiliaires pour les personnes âgées, des inspecteurs du travail… et tout ça, par centaines de milliers. Est-ce que vous saisissez, maintenant, l’énormité de ces 20 milliards ?

Et à qui profite ce CICE ? Pour moitié aux multinationales. Le premier bénéficiaire dans le privé, c’est Carrefour, Carrefour qui licencie 4 500 caissières et autres employés, Carrefour qui reçoit, néanmoins, 130 millions d’euros au titre du CICE, le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi.

Emploi, emploi… ça ne vous choque pas ? Dans tout le pays, il n’y a qu’ici que ça ne choque pas ! Tous les experts vous le disent : le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi est une gabegie. Le comité de suivi de France Stratégie le dit. La fédération « Travail, emploi et politiques publiques » du CNRS le dit. Le laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques le dit. Toutes ces études aboutissent à la même conclusion : un effet quasi nul.

Malgré ces rapports, ces études, ces évaluations, que décidez-vous ? Que décidez-vous après la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune, après la flat tax, après la suppression de l’exit tax, après la baisse de l’impôt sur les sociétés ? Vous décidez de poursuivre le CICE, de le pérenniser en allègements de charges et même, pour cette année, de le doubler, en le faisant passer à 40 milliards d’euros. Quarante milliards, c’est, pour 2018, douze fois le budget de l’agriculture, quatorze fois celui de la culture, quatre fois celui de l’écologie !

Mais vous êtes sourds.

Vous êtes sourds aux faits ; vous êtes sourds aux Français ; vous êtes aveuglés par votre dogme. Ces chercheurs, de France Stratégie ou du CNRS, devraient abandonner leur langue convenue et convenable. Ils devraient vous l’écrire en très grand, en lettres clignotantes, tout en klaxonnant : Gaspillage ! Gaspillage ! Gaspillage !

Ou alors, comme Cyrano de Bergerac, ils devraient vous le déclamer.

Généreux : « Moi, si j’avais un tel magot dans ma besace, /Il faudrait sur le champ que je le partageasse ! »

Curieux : « Dites-moi, de quoi sert ce fabuleux pécule ? /Aimez-vous à ce point les très grandes fortunes / Que paternellement vous vous préoccupâtes / De leur tendre ce chèque de 40 000 patates ? »

Dramatique : « Ô rage ! Ô désespoir ! C’est le peuple que l’on saigne ! /Mais pour les millionnaires, quelle formidable aubaine ! »

Agressif : « Le voilà donc, monsieur, votre « pognon de dingue » /Pour que l’oligarchie fasse follement la bringue ! »

Quarante milliards, donc ! Quarante milliards ! Et en même temps, vous osez. En même temps, vous osez geler les pensions de retraite. En même temps, vous osez geler les allocations familiales.

En même temps, vous osez geler les pensions d’invalidité.

Vous vous rattrapez sur les familles pauvres, sur les personnes âgées, sur les personnes handicapées. Sur elles, vous allez gratter 7 milliards. À elles, vous criez la nécessité de l’effort budgétaire. Vous osez. Bravo ! Chapeau !

Victor Hugo écrivait : « C’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis des riches. » Vous êtes les maîtres d’œuvre de cette injustice ! Vous êtes le bras armé de cette iniquité !

mercredi 12 septembre 2018

Réchauffement climatique : «Nous en appelons aux décideurs politiques»

Face à l’urgence, mise en lumière cet été par une succession de catastrophes écologiques, 700 scientifiques français se mobilisent dans «Libération», exhortant les gouvernants français à passer de l’incantation aux actes pour enfin se diriger vers une société sans carbone. D’autant que les solutions sont disponibles.


Nous sommes d’ores et déjà pleinement entrés dans le «futur climatique». Hausse des températures moyennes et récurrence des chaleurs extrêmes, y compris dans le nord de notre hémisphère tout cet été, fonte des glaciers et de la banquise, sécheresses, modification de l’aire de distribution de certains animaux et espèces végétales, destruction d’écosystèmes rares et précieux, hausse du niveau de la mer, désoxygénation et acidification des océans, etc. : les manifestations concrètes du changement climatique ne cessent de s’accumuler. Quant au futur, les projections d’impact sur les milieux, les espèces et les humains sont systématiquement revues à la hausse au fur et à mesure des nouvelles connaissances.

Et pourtant l’essentiel de la lutte pour contenir le réchauffement tarde à être mis en place. L’accord de Paris de décembre 2015 appelle à mener de front la réduction rapide et drastique de nos émissions de gaz à effet de serre et l’adaptation aux impacts déjà bien réels du réchauffement. Le but : limiter la hausse des températures mondiales en dessous de 2°C d’ici à 2100 par rapport aux niveaux préindustriels.

Cela suppose d’engager une révolution de nos modes de développement, de notre rapport collectif à l’énergie et aux ressources naturelles, à la consommation, à la mobilité, au logement, aux loisirs, etc. Un projet d’une telle ampleur ne se réalisera pas en se contentant de signer un accord international. Les discours politiques ne manquent pas, du «make our planet great again» français en réponse à l’annonce du retrait américain de l’accord de Paris, à l’appel des ministres de l’environnement de l’UE, en juin, à relever le niveau d’ambition climatique de l’Europe en 2030.

Mais les discours sont insuffisants, comme le montrent les récents chiffres d’émissions de gaz à effet de serre provenant de la combustion des énergies fossiles, qui indiquent des tendances inquiétantes (+ 1,8 % en Europe et + 3,2 % en France en 2017 par rapport à 2016). Il est tout aussi crucial qu’urgent de sortir du champ de l’incantatoire et de traduire concrètement ces discours en choix politiques forts et clairs au service d’une transformation sociétale profonde.

Cette transformation, si elle est ambitieuse et représente un chemin bien différent de celui que nous suivons, n’est pas une utopie. Elle repose pour beaucoup sur des solutions déjà disponibles : diminution de la consommation d’énergie, recours à des énergies décarbonées, meilleure isolation des bâtiments, mobilité repensée évitant les moteurs thermiques, ferroutage, agriculture écologique, production ­locale, verdissement des villes, économie collaborative et circulaire, révolution numérique, etc., autant de changements qui, s’ils sont bien conçus et combinés entre eux, nous aideraient à atteindre les objectifs climatiques tout en permettant de réduire notre empreinte sur la planète, notamment en diminuant la pollution et notre impact sur la biodiversité.

Si la transition est possible, elle ne va pourtant pas de soi. Encore faut-il se saisir des solutions, puisque notre réussite collective dépendra de l’échelle et surtout de la vitesse à laquelle elles seront déployées. C’est pourquoi se préoccuper du changement climatique doit réellement devenir un objectif politique de premier ordre. Pour être cohérente, cette transition doit être transcrite dans l’ensemble des politiques sectorielles et dans tous les projets d’aménagement et de développement, en sélectionnant les solutions permettant conjointement l’efficacité climatique et la préservation de la biodiversité. Il faut également anticiper et accompagner les reconversions à l’échelle des branches économiques et des territoires. Nous en appelons donc aux décideurs politiques. Nous sommes conscients du rôle qu’ont à jouer d’autres acteurs, notamment les entreprises et la société civile, mais il appartient aux gouvernements et aux Parlements de mettre en place les conditions – législatives, réglementaires, institutionnelles, budgétaires et fiscales – d’une transition vers une société sans carbone. Ils doivent rapidement et fortement réviser leur feuille de route climatique et la rendre à la fois plus transformationnelle et plus opérationnelle. Ils doivent accepter de prendre des mesures pour agir à long terme.

Au niveau international, les opportunités de susciter une telle dynamique seront nombreuses dans les mois à venir : Global Climate Action Summit ce mois-ci en Californie, nouveau rapport du GIEC en octobre, COP 24 en Pologne en décembre, sommet climat du secrétaire général de l’ONU à New York dans un an. La neutralité carbone, qui traduit l’ambition «zéro émission nette de gaz à effet de serre», est l’objectif que les pays signataires de l’accord de Paris se sont engagés à atteindre collectivement au cours de la deuxième moitié du XXIe siècle.

Saisie par une ONG, la justice néerlandaise a condamné l’Etat des Pays-Bas à réduire de 25 % les émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2020. Ce type de recours juridique doit être pris au sérieux : un accord international n’est pas la fin mais le commencement d’un processus politique qui doit être mis en œuvre avec rigueur. Seuls des changements immédiats et des engagements de court terme, dans le cadre d’objectifs clairs et ambitieux à horizon 2030, peuvent nous permettre de relever le défi climatique. Celui-ci nous enseigne que le long terme dépend de décisions de court terme, lesquelles permettront aux générations futures de ne pas devoir se résigner au pire.

Premiers signataires : Luc Abbadie, Professeur Institut d’Ecologie et des Sciences de l’Environnement de Paris Sorbonne Université ; Gwenaël Abril, Directeur de Recherche au CNRS Actualité Scientifique de l’IRD Laboratoire EPOC - Environnements et Paléoenvironnements Océaniques et Continentaux ; Anthony Acou, Chercheur, UMS MNHN-CNRS-AFB Patrinat ; Laurence Affre, Maître de Conférences Aix Marseille Université ; Omar Alaoui, doctorant au LSCE ; Samuel Albani, post-doctorant au LSCE ; Cécile Albert, Chargée de recherches CNRS ; Olivier Alemany, Ingénieur de recherche au CNRS ; Antoinette Alias, Ingénieur de recherche au CNRM ; Denis Allard, Directeur de Recherche INRA ; Frédéric Amiel, Chercheur à l’IDDRI ; Sandrine Anquetin, Hydro-climatologue ; Constantin Ardilouze, Chercheur au CNRM ; Laurent Arnaud, Chercheur au CNRS ; Xavier Arnauld de Sartre, Chercheur au CNRS ; Catherine Aubertin, Economiste de l’environnement ; François Auger, Chercheur à l’Institut de Recherche en Énergie Électrique de Nantes Atlantique ; Jean-Christophe Auguet, Chercheur au CNRS ; Laurent Augusto, Chercheur à l’INRA ; Philémon Autin, Doctorant à l’Université Grenoble Alpes ; Alex Ayet, Doctorant à l’IFREMER ; Aurélien Babarit, Chercheur au Laboratoire LHEEA ; Bertrand Badie, Professeur des Universités à Science Po Paris ; Jordi Badosa, Ingénieur de recherche à l’Ecole Polytechnique ; ...