"Le motif de base de la résistance était l'indignation. Nous vétérans des mouvements de résistance et des forces combattantes de la France libre, nous appelons les jeunes générations à faire vivre, transmettre, l'héritage de la résistance et ses idéaux. Nous leur disons : prenez le relais, indignez-vous ! Les responsables politiques, économiques, intellectuels et l'ensemble de la société ne doivent pas démissionner, ni se laisser impressionner par l'actuelle dictature des marchés financiers qui menacent la paix et la démocratie.

Je vous souhaite à tous, à chacun d'entre vous d'avoir votre motif d'indignation. C'est précieux."

Stéphane Hessel

mercredi 12 septembre 2018

Réchauffement climatique : «Nous en appelons aux décideurs politiques»

Face à l’urgence, mise en lumière cet été par une succession de catastrophes écologiques, 700 scientifiques français se mobilisent dans «Libération», exhortant les gouvernants français à passer de l’incantation aux actes pour enfin se diriger vers une société sans carbone. D’autant que les solutions sont disponibles.


Nous sommes d’ores et déjà pleinement entrés dans le «futur climatique». Hausse des températures moyennes et récurrence des chaleurs extrêmes, y compris dans le nord de notre hémisphère tout cet été, fonte des glaciers et de la banquise, sécheresses, modification de l’aire de distribution de certains animaux et espèces végétales, destruction d’écosystèmes rares et précieux, hausse du niveau de la mer, désoxygénation et acidification des océans, etc. : les manifestations concrètes du changement climatique ne cessent de s’accumuler. Quant au futur, les projections d’impact sur les milieux, les espèces et les humains sont systématiquement revues à la hausse au fur et à mesure des nouvelles connaissances.

Et pourtant l’essentiel de la lutte pour contenir le réchauffement tarde à être mis en place. L’accord de Paris de décembre 2015 appelle à mener de front la réduction rapide et drastique de nos émissions de gaz à effet de serre et l’adaptation aux impacts déjà bien réels du réchauffement. Le but : limiter la hausse des températures mondiales en dessous de 2°C d’ici à 2100 par rapport aux niveaux préindustriels.

Cela suppose d’engager une révolution de nos modes de développement, de notre rapport collectif à l’énergie et aux ressources naturelles, à la consommation, à la mobilité, au logement, aux loisirs, etc. Un projet d’une telle ampleur ne se réalisera pas en se contentant de signer un accord international. Les discours politiques ne manquent pas, du «make our planet great again» français en réponse à l’annonce du retrait américain de l’accord de Paris, à l’appel des ministres de l’environnement de l’UE, en juin, à relever le niveau d’ambition climatique de l’Europe en 2030.

Mais les discours sont insuffisants, comme le montrent les récents chiffres d’émissions de gaz à effet de serre provenant de la combustion des énergies fossiles, qui indiquent des tendances inquiétantes (+ 1,8 % en Europe et + 3,2 % en France en 2017 par rapport à 2016). Il est tout aussi crucial qu’urgent de sortir du champ de l’incantatoire et de traduire concrètement ces discours en choix politiques forts et clairs au service d’une transformation sociétale profonde.

Cette transformation, si elle est ambitieuse et représente un chemin bien différent de celui que nous suivons, n’est pas une utopie. Elle repose pour beaucoup sur des solutions déjà disponibles : diminution de la consommation d’énergie, recours à des énergies décarbonées, meilleure isolation des bâtiments, mobilité repensée évitant les moteurs thermiques, ferroutage, agriculture écologique, production ­locale, verdissement des villes, économie collaborative et circulaire, révolution numérique, etc., autant de changements qui, s’ils sont bien conçus et combinés entre eux, nous aideraient à atteindre les objectifs climatiques tout en permettant de réduire notre empreinte sur la planète, notamment en diminuant la pollution et notre impact sur la biodiversité.

Si la transition est possible, elle ne va pourtant pas de soi. Encore faut-il se saisir des solutions, puisque notre réussite collective dépendra de l’échelle et surtout de la vitesse à laquelle elles seront déployées. C’est pourquoi se préoccuper du changement climatique doit réellement devenir un objectif politique de premier ordre. Pour être cohérente, cette transition doit être transcrite dans l’ensemble des politiques sectorielles et dans tous les projets d’aménagement et de développement, en sélectionnant les solutions permettant conjointement l’efficacité climatique et la préservation de la biodiversité. Il faut également anticiper et accompagner les reconversions à l’échelle des branches économiques et des territoires. Nous en appelons donc aux décideurs politiques. Nous sommes conscients du rôle qu’ont à jouer d’autres acteurs, notamment les entreprises et la société civile, mais il appartient aux gouvernements et aux Parlements de mettre en place les conditions – législatives, réglementaires, institutionnelles, budgétaires et fiscales – d’une transition vers une société sans carbone. Ils doivent rapidement et fortement réviser leur feuille de route climatique et la rendre à la fois plus transformationnelle et plus opérationnelle. Ils doivent accepter de prendre des mesures pour agir à long terme.

Au niveau international, les opportunités de susciter une telle dynamique seront nombreuses dans les mois à venir : Global Climate Action Summit ce mois-ci en Californie, nouveau rapport du GIEC en octobre, COP 24 en Pologne en décembre, sommet climat du secrétaire général de l’ONU à New York dans un an. La neutralité carbone, qui traduit l’ambition «zéro émission nette de gaz à effet de serre», est l’objectif que les pays signataires de l’accord de Paris se sont engagés à atteindre collectivement au cours de la deuxième moitié du XXIe siècle.

Saisie par une ONG, la justice néerlandaise a condamné l’Etat des Pays-Bas à réduire de 25 % les émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2020. Ce type de recours juridique doit être pris au sérieux : un accord international n’est pas la fin mais le commencement d’un processus politique qui doit être mis en œuvre avec rigueur. Seuls des changements immédiats et des engagements de court terme, dans le cadre d’objectifs clairs et ambitieux à horizon 2030, peuvent nous permettre de relever le défi climatique. Celui-ci nous enseigne que le long terme dépend de décisions de court terme, lesquelles permettront aux générations futures de ne pas devoir se résigner au pire.

Premiers signataires : Luc Abbadie, Professeur Institut d’Ecologie et des Sciences de l’Environnement de Paris Sorbonne Université ; Gwenaël Abril, Directeur de Recherche au CNRS Actualité Scientifique de l’IRD Laboratoire EPOC - Environnements et Paléoenvironnements Océaniques et Continentaux ; Anthony Acou, Chercheur, UMS MNHN-CNRS-AFB Patrinat ; Laurence Affre, Maître de Conférences Aix Marseille Université ; Omar Alaoui, doctorant au LSCE ; Samuel Albani, post-doctorant au LSCE ; Cécile Albert, Chargée de recherches CNRS ; Olivier Alemany, Ingénieur de recherche au CNRS ; Antoinette Alias, Ingénieur de recherche au CNRM ; Denis Allard, Directeur de Recherche INRA ; Frédéric Amiel, Chercheur à l’IDDRI ; Sandrine Anquetin, Hydro-climatologue ; Constantin Ardilouze, Chercheur au CNRM ; Laurent Arnaud, Chercheur au CNRS ; Xavier Arnauld de Sartre, Chercheur au CNRS ; Catherine Aubertin, Economiste de l’environnement ; François Auger, Chercheur à l’Institut de Recherche en Énergie Électrique de Nantes Atlantique ; Jean-Christophe Auguet, Chercheur au CNRS ; Laurent Augusto, Chercheur à l’INRA ; Philémon Autin, Doctorant à l’Université Grenoble Alpes ; Alex Ayet, Doctorant à l’IFREMER ; Aurélien Babarit, Chercheur au Laboratoire LHEEA ; Bertrand Badie, Professeur des Universités à Science Po Paris ; Jordi Badosa, Ingénieur de recherche à l’Ecole Polytechnique ; ...

jeudi 30 août 2018

Le futur a déjà eu lieu à Nauru

Peu de gens ont entendu parler de Nauru. Plus rares encore sont ceux capables de situer cette petite île sur une carte. Minuscule État, l’île de Nauru compte un peu plus de 10 000 habitants et 21 km2 de superficie, ce qui en fait le troisième pays le plus petit du monde. Perdue dans le Pacifique Sud, elle semble oubliée du monde moderne. Elle fut, pourtant, durant quelques années, l’un des pays les plus riches du monde, avant de connaître un total effondrement.

La petite île de Nauru est approchée pour la première fois par des Occidentaux en 1798. Ces derniers, impressionnés par la beauté de l’île, nomment celle-ci Pleasant Island. Un siècle plus tard, en 1896, un capitaine de navire rapporte en Australie une étrange pierre trouvée à Nauru. Cette pierre, qui ressemble à du bois pétrifié, traîne sur le sol d’un bureau pendant trois ans, servant à en caler la porte. L’Australie cherche alors à développer son économie agricole, et a grand besoin d’engrais pour augmenter la productivité de ses sols pauvres. Un géologue de la Pacific Island Company, Albert Ellis, cherche ainsi dans tout le Pacifique, sans trop de succès, des gisements de phosphate, composant essentiel des engrais nécessaires au développement de l’agriculture australienne. Ellis, intrigué par l’étrange pierre venant de Nauru, analyse celle-ci en 1899, et se rend alors compte que sa quête est terminée : la pierre se révèle être du phosphate presque pur. À l’orée du XXe siècle, la petite île de Nauru vient de devenir un enjeu minier majeur.

Pleasant Island devient à partir de ce moment une mine à ciel ouvert. Durant des décennies, les compagnies occidentales vont exploiter le phosphate de l’île. Nauru change de mains durant les négociations liées au traité de Versailles en 1919, passant des Allemands aux Anglais, puis des Anglais aux Australiens, en fonction de l’évolution de rapports de force se décidant à des milliers de kilomètres de la petite île. Durant la Seconde Guerre Mondiale, les Nauruans sont occupés, puis intégralement déportés par les Japonais. Durablement traumatisés par cette expérience, les habitants de Nauru décident à partir des années 1950 de prendre le destin de leur île en mains. L’Australie fait cependant tout ce qu’elle peut pour garder la mainmise sur Nauru, allant jusqu’à proposer de relocaliser tous les Nauruans sur l’île Fraser (située au nord de l’État australien du Queensland), cent fois plus grande, mais ne possédant aucune ressource naturelle économiquement stratégique. L’État australien cède finalement sous la pression des Nations unies, habilement manœuvrée par le père de l’indépendance de Nauru et premier président de l’île : Hammer Deroburt. Le 31 janvier 1968, l’État de Nauru devient indépendant, et prend le contrôle de l’exploitation du phosphate. Les habitants de l’île ne le savent pas encore, mais ils viennent de récupérer un incroyable trésor qui, tel celui des Nibelungen, va les mener à leur perte.

Un vrai pays de cocagne

Le nouveau président Hammer Deroburt nationalise l’exploitation du phosphate dans le cadre de la Nauru Phosphate Corporation. Il décide également de reverser une grande partie des revenus de l’exploitation minière aux habitants de l’île. Deroburt crée ainsi un système « collectiviste », où chaque citoyen nauruan jouit d’une aisance financière et matérielle incomparable, assurée directement par l’État. Les Nauruans n’ont ainsi plus besoin de travailler, le travail minier étant essentiellement assuré par des immigrés chinois. L’eau et l’électricité deviennent gratuites pour les habitants de l’île, et ils ne payent évidemment pas d’impôts, les caisses de l’État étant pleines grâce à la manne du phosphate. Nauru se dote aussi d’un hôpital dernier cri, à l’accès entièrement gratuit. Le gouvernement va même jusqu’à payer des femmes de ménage aux Nauruans, qui n’ont ainsi même plus à s’occuper de leur intérieur. De même qu’ils n’ont plus à s’occuper de pêche, activité pourtant traditionnelle à Nauru, puisqu’ils achètent en masse des plats préparés aux nombreux commerçants chinois qui se sont alors installés sur l’île.

Dans les années 1970, chaque foyer nauruan possède six ou sept voitures, que nul sur l’île ne songerait alors à réparer en cas de panne, alors qu’il est si facile de s’en faire expédier une nouvelle. Les Nauruans achètent également en masse des équipements technologiques de pointe, qu’ils n’hésitent également pas à remplacer purement et simplement de façon régulière. La culture traditionnelle de Nauru est alors rapidement victime de l’invention la plus diabolique de l’histoire de l’humanité : la télévision. Toute la vie sociale traditionnelle de l’île disparaît ainsi, du fait de l’omniprésence des cassettes vidéo que les Nauruans regardent seuls chez eux sur leur grand écran importé d’Australie. Mais cela compte alors peu aux yeux des habitants de l’île, Nauru est en effet à ce moment le pays ayant le P.I.B/hab le plus élevé du monde.

Nauru est une véritable « utopie » consumériste, où l’oisiveté et le gaspillage règnent en maîtres. Mais ses ingénieurs ont prévenu le président Deroburt dès la fin des années 1960 : l’exploitation du phosphate ne pourra encore durer qu’une trentaine d’années. Le gouvernement nauruan cherche alors à placer l’argent du phosphate dans des investissements avantageux afin de préparer l’avenir. Hélas, le mélange puissant de corruption, d’incompétence et d’inconséquence régnant au sein du gouvernement nauruan durant des années fera tourner cette initiative clairvoyante à la catastrophe. Nauru se lance dans une série d’investissements désastreux. Citons par exemple une compagnie aérienne, Air Nauru, qui se révèlera être un gouffre sans fond, et des investissements immobiliers démesurés, comme le Nauru House Building (qui sera, lors de son inauguration en 1977, le plus haut gratte-ciel d’Australie avec 190 mètres de hauteur).

La richesse de la petite île, couplée à l’incompétence et à l’absence de scrupules de ses dirigeants, attire également un nouveau genre de requins jusqu’alors inconnu dans ces eaux lointaines du Pacifique : les hommes d’affaires. Ces derniers, rebaptisés « conseillers économiques », feront sciemment perdre des sommes considérables à l’État nauruan, pour mieux les détourner. Le journaliste Luc Folliet rapporte, dans son livre Nauru, l’île dévastée, ces propos d’un avocat australien : « Nauru, c’est une île faite de merde, qui ressemble à une merde, et qui a l’odeur de la merde. Mais si vous êtes bon en affaires, alors vous allez tout de suite vous faire avec ce pays un bon petit paquet d’oseille ». En vingt ans, ce sont ainsi des milliards de dollars que le gouvernement nauruan a gaspillés pour rien.

La fin d’un monde

À partir des années 1990, le ralentissement, puis finalement l’arrêt de l’exploitation du phosphate, va provoquer sur l’île un cataclysme. Privée de ressources, cette société insulaire vivant sous perfusion d’argent facile depuis trop d’années s’effondre totalement. Le gouvernement nauruan est contraint d’emprunter massivement, puis doit chercher de nouvelles ressources afin de rembourser des intérêts exorbitants. L’île monnaye ainsi sa voix à l’O.N.U, votant en faveur de la reprise de la chasse à la baleine en échange de quelques subsides japonais. Le gouvernement nauruan transforme aussi le pays en paradis fiscal, et n’hésite pas à vendre des passeports. Le sommet est atteint lorsque Nauru loue plus de la moitié de son territoire à l’Australie, qui y installe des camps de rétention de migrants. Les Nauruans, appauvris, dépossédés de leur propre île, sont de plus méprisés par la communauté internationale, qui considère l’État nauruan comme un « État voyou ».

Aujourd’hui, l’île, qui avait été surnommée Pleasant Island, demeure dévastée sur le plan écologique par des décennies d’exploitation minière forcenée, et reste parsemée de carcasses de voitures rouillées et de bâtiments en ruines. La culture traditionnelle de Nauru a été totalement oubliée en deux décennies. La société de consommation a ainsi réussi à détruire l’identité culturelle des Nauruans, ce qu’aucun des nombreux colonisateurs de l’île n’avait réussi à faire. L’île cumule de plus les statistiques records : 90% des Nauruans sont au chômage, 80% souffrent d’obésité morbide, et 40% d’un diabète de type II. Le diabète, allié à la vétusté des installations médicales, est ainsi devenu la première cause de mortalité de l’île, allant, aux yeux de certains, jusqu’à hypothéquer la survie du déjà peu nombreux peuple nauruan. D’autres voient dans l’effondrement économique de l’île l’occasion pour ses habitants de renouer avec leur mode de vie traditionnel, espérant guérir de cette façon les terribles effets sanitaires et sociaux engendrés par le mélange d’oisiveté et de surconsommation qui a régné à Nauru durant des années. Mais comment reprendre le fil d’une tradition qui a été rompu par les mirages de l’individualisme et du consumérisme ? Comment renouer avec ce qui a été détruit avec insouciance ?

Une synthèse de la modernité

En quelques années, la petite île de Nauru a réalisé, à une vitesse éclair et de façon particulièrement extrême, l’« utopie » moderne de la « société d’abondance », avant de connaître un effondrement aux conséquences catastrophiques sur les plans humain, sanitaire, social, culturel, économique et écologique. Si la rapacité cupide des affairistes de tout poil et la médiocrité de sa classe politique n’ont évidemment pas aidé l’État nauruan, c’est bien l’épuisement de ses ressources naturelles qui a fini par briser l’île de Nauru.

Lorsque nous nous penchons sur cette trajectoire historique qui fut celle de l’île de Nauru, il est tentant d’y voir une analogie avec nos propres sociétés. Nauru semble en effet avoir parcouru à marche forcée l’histoire séculaire de la modernité occidentale, passant en très peu de temps d’une société traditionnelle à une société de consommation. À partir de cette constatation, nous pouvons nous demander si l’effondrement qu’a connu Nauru n’est pas une image de notre propre avenir. Nous continuons en effet chaque jour à dévaster la planète afin d’en extraire toujours plus de pétrole, de charbon, d’uranium et bien d’autres choses encore. Que se passera-t-il alors lorsque ces ressources non-renouvelables se raréfieront ? Lorsque nous aurons de moins en moins de combustibles disponibles pour faire tourner la grande machine insatiable que sont devenues nos sociétés techno-industrielles ? Lorsque notre système technicien globalisé devra ralentir faute de carburant suffisant ? La catastrophe sera probablement moins brutale, plus étirée dans le temps, que celle qu’a connue Nauru, mais elle n’en sera, à la fin, certainement pas moins dramatique. Elle pourrait même, au contraire, se révéler encore pire. Et ce ne seront alors probablement pas les voitures électriques d’Elon Musk qui nous aideront. L’histoire éminemment tragique de l’île de Nauru nous montre à quel point l’idée d’une croissance infinie dans un monde fini est proprement suicidaire, à quel point le consumérisme est un mirage destructeur pour l’homme et pour le monde, et à quel point le « progrès » mène finalement la civilisation et la culture à l’anéantissement.

mercredi 29 août 2018

Hulot aura essayé, respect M. Hulot.

Hulot a démissionné ! Quel aveu d'échec pour tout le monde, lui-même, d’abord, en n’ayant pas réussi à convaincre, Macron ensuite, qui perd le seul ancrage environnemental qui pouvait le forcer, un tant soit peu, à penser « environnement » et penser que nous pourrions y croire et nous tous qui, à des degrés différents, l’ont défié, ne l’ont pas soutenu alors qu’il avait totalement besoin de nous tous. Quelle mise en lumière du vrai visage du Macronisme. L'illusion est enfin totalement dissipée. Il n'y a pas de place pour l'écologie dans le Macronisme. Avec le départ de Hulot c'est la démonstration imparable que l'écologie n'est pas soluble avec la droite. Hulot aura essayé ! Mais sans une mobilisation populaire, sans aucun soutien de l'opinion, il ne pouvait rien ! Nous étions ses troupes et ses troupes n'étaient pas là. Dès lors, épuisé par les renoncements, les petits pas et les gros arrangements, il a jeté l’éponge.

Ceux qui me connaissent bien savent que depuis très longtemps maintenant, je dis, à qui veut l'entendre, que les petits pas, que les petits gestes, que les petites avancées ne suffisent plus et qu'il faut passer à la vitesse supérieure. Depuis longtemps je compare les avancées environnementales comme la course d'un cycliste avec un motard, les motards étant les pollueurs et autres saccageurs. Alors oui certes nous avançons mais les destructions avancent bien plus vite. "L'état de la planète ne s'accomode pas des petits pas" nous dit Nicolas Hulot. ... heureux de m'entendre donner raison par Nicolas Hulot mais parfaitement triste d'avoir raison.

Tantôt dépressif, tantôt romantique, présenté comme un adepte du "grand soir", Nicolas Hulot n'était, à en croire ses anciens collègues du gouvernement, décidément pas fait pour gouverner car trop fragile, trop idéaliste. Après avoir fustigé ses mauvaises manières, voilà la basse condescendance de ceux qui sont droit dans leurs bottes pour minimiser leurs fautes et amoindrir un geste fort. Finalement pour tous ces sinistres, il n'y aurait que le geste d'un dépressif. Pourquoi pas d'un suicidaire pendant que vous y êtes ? Finalement on fait comme pour les "femmes", les écolos ils ne sont pas sérieux, ils ne sont que dans l'émotion.

Quant à Chevènement il ne trouve rien de mieux à dire que les écologistes "sapent la compétitivité de la France. Celle-ci est le principal problème que nous avons à résoudre, comme en témoigne le déficit (75 milliards d’euros) de notre balance commerciale. Il est temps de se recentrer sur l’essentiel." Et ainsi, pour ce vieillard issu d'un siècle qui nous a entraîné là où nous sommes aujourd'hui, la démission de Nicolas Hulot est une bonne nouvelle car le principal pour un pays c'est ses tunes pas sa durabilité ni celle de l'humanité. La vieillesse est un naufrage.

Ces gens me dégoutent, c'est tellement plus simple de le disqualifier et de se mettre la tête dans le sable.

Hulot a démissionné, pauvre de nous, nous voici seuls, passagers d’un paquebot fou, piloté par d’aveugles dogmatiques aux ordres des lobbies.

Hulot aura essayé, respect M. Hulot.

Ci-après le témoignage touchant d’un de ses compagnons de route, le biologiste et photographe sous-marin montpelliérain, Laurent Ballesta, connu, notamment pour sa participation à Ushuaïa Nature et ses documentaires diffusés sur Arte, qui publie, dans Midi Libre, une tribune émouvante en réaction à la démission de Nicolas Hulot.


"La mer est sublime ce matin, épaisse et limpide à la fois, comme seule la Méditerranée sait l’être. En sortant de l’eau, il n’est pas encore 8h30, la journée s’annonce belle, et puis hélas j’allume la radio. Nicolas Hulot démissionne.



La stupéfaction est aussi grande pour les intervieweurs que pour les auditeurs. Son ton calme et ému, ni rageur, ni vengeur impose le respect et c’est à peine si les journalistes osent l’interrompre. On assiste, presque muet, à un instant de grâce, quand bien même est-il dramatique.

Bien sûr, dans un sursaut d’égo d’animatrice vedette, on lui pose cette question vicieuse pour savoir si ce renoncement ne serait pas l’aveu de son incompétence. Il répond "peut-être" parce que, lui, en a fini depuis longtemps, avec l’orgueil.

Moi je crois savoir que ce boulot il le fait pour de bonnes raisons, pas pour une bonne fonction. Pouvoir d’influence, avantage de la notoriété, Nicolas n’a jamais eu besoin d’être ministre pour posséder ces atouts-là.

Au contraire, en acceptant le poste, il savait qu’il les fragiliserait. Il n’avait rien de personnel à y gagner et il l’a fait quand même, preuve que c’est la cause et les convictions qui l’ont conduit à accepter. Et ce sont ces mêmes convictions qu’il le conduise aujourd’hui à refuser de continuer.

Je l’écoute et mes sentiments sont paradoxaux : je suis rassuré de voir qu’il existe encore des hommes influents avec autant d’intégrité, mais je suis angoissé par ce qui nous attend désormais. Je suis fier d’être l’ami d’un tel homme et déçu qu’il n’ait pas réussi plus longtemps.

J’entends déjà les sarcasmes des cyniques "je l’avais bien dit ! C’était foutu d’avance dans un tel gouvernement". Croyez-vous vraiment que Nicolas Hulot était si naïf ? Il est des causes trop sérieuses pour qu’on les passe au filtre du possible avant de les embrasser.

Je crois que Nicolas ne s’est jamais demandé si les ambitions étaient réalisables, seulement si elles étaient nécessaires. Il aura tout essayé au cours de sa carrière : nous émouvoir avec des films, faire de l’éducation avec sa fondation, du conseil auprès des présidents, du lobbying auprès des plus grandes sociétés, et puis enfin, entrer au gouvernement. On ne peut rien lui reprocher.

Dans ce moment de désespoir, je veux encore croire que le choc de son départ sera le défibrillateur qui va ranimer les consciences des gouvernants et des gouvernés. Il n’y a aucune raison d’être optimiste, mais il n’y aucun intérêt à être pessimiste.

Que l’on dise "ça va s’arranger" ou bien "de toute façon, c’est foutu", ces deux postures sont stériles. Mieux vaut encore se taire et agir. Puisqu’on ne lui permet plus d’agir, il a raison de partir et de se taire. Même si je veux croire à un sursaut futur.

En attendant, demain matin, je retournerai plonger, admirer des petits bouts de notre belle planète, explorer les fonds marins, y prendre du plaisir autant que possible, et même essayer de partager ce plaisir, essayer de profiter sans gaspiller, de jouir sans nuire."

jeudi 19 juillet 2018

Bruno David : «On ne pourra pas toujours s’en tirer, il n’y a pas de planète B»

Il y a dix ans, on était réveillé par les oiseaux, plus aujourd’hui. Un constat parmi mille autres de l’extinction majeure des espèces qui bouleverse la planète de façon irréversible. Le naturaliste Bruno David, président du Muséum d’histoire naturelle, s’alarme.


Le naturaliste Bruno David, président du Muséum national d’histoire naturelle, partage le constat alarmiste de ses pairs. Et craint que l’homme ne soit pas capable de réagir à temps.

Les scientifiques n’ont plus de mots assez durs pour qualifier l’état de la biodiversité : «Anéantissement biologique», «défaunation aux conséquences catastrophiques»… La situation est-elle si grave ?

J’aime bien prendre du recul. Lors des derniers 500 millions d’années, il y a eu cinq crises d’extinction majeures de la biodiversité et une cinquantaine d’autres plus petites. On peut en tirer des leçons. Premièrement, il n’y a pas deux crises identiques, elles sont toujours conjoncturelles. Deuxièmement, les crises ne tuent pas, elles ne provoquent pas une hécatombe mais sont plus pernicieuses : de génération en génération, les espèces sont moins peuplées. Une crise est mondiale et touche différents groupes d’espèces. Dernière caractéristique : elles sont brutales à l’échelle géologique, de l’ordre du million d’années en moyenne. La deuxième leçon à retenir des crises passées est qu’elles ont toutes été multifactorielles.

On serait donc en train de provoquer et vivre la sixième extinction majeure des espèces ?

Rappelons les faits. Nous constatons un déclin mondial et extrêmement brutal de la biodiversité, qui touche des groupes extrêmement divers, les vertébrés, les insectes et la microfaune du sol. Ça n’a jamais été aussi rapide dans l’histoire. La vitesse est le facteur le plus inquiétant.

Si on extrapole les chiffres du Millenium ecosystem assessment (1) étudiant les 200 dernières années, on aboutit à une éradication de tous les mammifères en environ 10 000 ans. Et cela peut s’accélérer. De même pour le changement climatique, on est sur des vitesses de bouleversement qui ne sont pas compatibles avec la vie végétale et animale.

Vous dites que la crise actuelle est multifactorielle. Quels sont ces facteurs ?

On parle beaucoup du réchauffement climatique, mais la plus grosse pression sur la biodiversité est le changement d’usages. C’est l’utilisation qu’on fait de la planète qui touche le plus la biodiversité. Les études sur le déclin des oiseaux communs publiées par le Muséum et le CNRS, fin mars, montrent que dans les plaines agricoles, l’utilisation des produits phytosanitaires et l’intensification des pratiques empêchent les oiseaux de se reproduire correctement. La pollution, l’agriculture, le changement climatique sont autant de facteurs qui s’additionnent.

On peut donc bien parler d’«anéantissement biologique» ?

Oui. Je ne l’aurais peut-être pas dit il y a quelques années parce qu’on n’avait pas toutes les données détaillées sur le déclin des espèces communes. Mais depuis cinq ans, on empile les mauvaises nouvelles. La diminution des oiseaux, des insectes, de la microfaune du sol qu’on observe en France est extraordinairement alarmante. On est en plein milieu d’une crise du passé. Sauf qu’on va beaucoup plus vite.

Est-on en train de la vivre en France ?

Chez nous, dans nos jardins, beaucoup de gens constatent qu’il y a moins de lapins de garenne et de hérissons, par exemple. Il y a dix ans, j’étais réveillé par les oiseaux à 5 heures du matin, qui faisaient un boucan pas possible. Aujourd’hui, je ne le suis plus, et je ne pense pas être devenu sourd. Face à cela, je me dis : «Ce n’est pas possible. Qu’avons-nous fait ?» On détruit leurs environnements. On bourre les champs de produits phytosanitaires. On met des enrobages sur les graines de céréales pour qu’elles ne soient pas mangées par les parasites et cela empoisonne les animaux. On injecte des perturbateurs endocriniens dans l’eau. Les bestioles se reproduisent moins bien, voire s’empoisonnent. On perturbe tout le système écologique.

Un système dont les humains font partie...

Le dualisme nature versus homme est totalement faux. On a deux kilos de bactéries en nous dont notre vie dépend. En tant qu’espèce, on vit en symbiose avec le reste du monde. On en a besoin pour exister, pour manger, boire. Quand on porte atteinte à la biodiversité, c’est à nous, humains, qu’on porte atteinte. On est en train de gravement perturber le fonctionnement des écosystèmes qui nous rendent un tas de services : la purification de l’eau, de l’atmosphère, les ressources alimentaires, la régulation des grands cycles biochimiques et du climat.

Ces fonctionnements peuvent basculer vers de nouveaux équilibres si on les modifie de manière trop importante. Des équilibres dont on ne connaît pas les conséquences. J’aime prendre l’exemple de la tour Eiffel. Si on lui enlève une, deux, trois poutrelles, c’est comme si on enlève des espèces de certains écosystèmes. Au bout d’un moment, la tour Eiffel va s’effondrer. On aura basculé dans un nouvel écosystème qui ne rendra pas les mêmes services. Et dont les humains seront peut-être absents.

Dans votre livre la Biodiversité de crise en crise, vous posez cette question : «l’espèce humaine sera-t-elle la prochaine à disparaître ?»

Je continue de le penser fortement. Elle ne sera pas la toute prochaine à disparaître, mais sûrement une des prochaines. Parce que nous sommes trop prétentieux de penser qu’avec notre technologie, on pourra toujours s’en tirer. Il n’y a pas de planète B. Il faut arrêter de rêver, il n’y a pas d’autre option que de rester sur Terre pour le moment et d’essayer d’y vivre le mieux possible. La deuxième chose, c’est que nous sommes une espèce complexe, donc fragile. On a une physiologie compliquée, on a l’impression d’avoir une bonne carapace, avec notre technologie, notre pharmacopée, qui nous protègent, mais jusqu’à une certaine limite…

La pharmacopée, qui dépend de la biodiversité…

Oui, il y a des tas d’exemples. Un seul, peut-être le plus spectaculaire. Des bactéries symbiotiques qui vivent sur les larves d’animaux marins microscopiques, les bryozoaires, sécrètent un produit qui est un anticancéreux majeur, contre le cancer du pancréas.

Ces alertes provoquent un certain émoi… qui retombe vite. Pourquoi ?

En étant optimiste, je me dis que nous avons conscience de la manière dont on agit sur notre environnement, donc on a une capacité à réagir. Mais si je me tourne vers l’histoire des sociétés, je constate que l’homme a un comportement puéril face à des enjeux majeurs. Il va, à chaque fois, au bout de son erreur. Nous sommes au volant d’un véhicule sur l’autoroute, nous savons qu’il y a un mur et qu’on y va très vite. Mais la réaction n’est pas à la hauteur de l’enjeu. Je pense qu’on va aller dans le mur. Et ce sera irréversible. Une fois que la tour Eiffel est en mille morceaux sur le Champ de Mars, elle a changé d'état, c'est fini, on est dans le mur.

Sait-on quand se situe ce point de bascule ?

Le paléo-écologiste Anthony Barnosky estime que cela se passera autour de 2050, en extrapolant une tendance : pour le moment, 25 % de la surface des continents est touchée par les changements anthropiques de manière importante. Il continue la courbe et estime que quand on atteindra 50 à 60 %, la planète va commencer à fonctionner autrement. Mais je pense que c’est difficile à évaluer, car on ne sait pas comment on va réagir, quelle sera la pression démographique. En 1980, on était 4,5 milliards d’humains, aujourd’hui, on est plus de 7,5 milliards.

Que faire pour éviter ce basculement ?

Je n’ai pas de solution miracle, je ne suis ni politique ni économiste, je suis naturaliste, je porte un constat. Il faut complètement changer de mode de consommation. Mais la première remise en cause est d’abord démographique. Si on ne veut pas totalement changer de mode de vie, il faut qu’on accepte une réduction de la population. On est dans un modèle économique où il faut qu’elle augmente, mais jusqu’où ? 200 millions, 500 millions, pour la France ? Notre planète est finie, on ne peut pas avoir une croissance infinie, c’est du b.a.-ba. A un moment, il va falloir changer de système. Je pense qu’on ne sera pas capables de le faire, et que ce sont les circonstances qui nous l’imposeront. Le fait que les écosystèmes ne nous rendront plus les mêmes services, que les territoires ne seront plus habitables comme ils l’étaient, risque de provoquer des grandes migrations écologiques extraordinairement violentes et des guerres. Pour sortir de ce cercle vicieux, il faut absolument qu’on freine. Mais rien que l’interdiction de trois insecticides néonicotinoïdes en Europe pour protéger les pollinisateurs, vous avez vu le barouf que ça a fait !

Que pouvons-nous faire en tant que citoyens ?

D’abord, on peut utiliser nos bulletins de vote. On peut aussi manifester : on a le droit de s’exprimer sur l’environnement, de manière démocratique et pacifique. Dans notre vie quotidienne, il faut s’interroger sur chacun de nos petits gestes, sans pour autant renoncer à vivre.

Les petits gestes suffiront-ils ?

Non, peut-être pas. Il faut, après, convaincre les politiques. Nicolas Hulot est sans doute la bonne personne au bon endroit pour le moment, parce qu’il a cette sensibilité.

Qu’attendez-vous de son plan biodiversité ?

Je prends tout ce qui est bon à prendre.

Le gouvernement se montre incohérent, par exemple avec le projet de mine d’or géante en Guyane, soutenu par Emmanuel Macron…

Il y aura forcément des incohérences, car on ne peut pas basculer dans un autre système économique du jour au lendemain. Je pense qu’on en est incapables, moi le premier. Mais il y a quand même le début d’une vraie prise de conscience. Elle ne se traduit juste pas encore en actes.

- - - - - - - - - - - - -

(1) Le Millenium ecosystem assessment (Evaluation des écosystèmes pour le millénaire) est né en 2000 à la demande du Secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan. Il vise à fournir des informations scientifiques relatives aux conséquences des changements que subissent les écosystèmes pour le bien-être humain ainsi qu’aux possibilités de réagir.

vendredi 13 juillet 2018

L’huile de palme « durable » n’existe pas



En autorisant Total à importer massivement de l’huile de palme pour sa raffinerie de La Mède (Bouches-du-Rhône), Nicolas Hulot a relancé le débat sur les problèmes environnementaux et sociaux causés par la culture intensive du palmier à huile. L’huile de palme durable existe-t-elle ? Peut-on s’en passer ?

Les plantations de palmier à huile dévastent la biodiversité et des vies humaines dans les pays tropicaux. Le consommateur conscient de ce fait peut vouloir trouver l’alternative à l’huile de palme et à ses multiples dérivés. Pourtant, s’en passer relève du parcours du combattant. Pâtes à tartiner, biscuits, plats préparés, liquides vaisselle, shampoings, dentifrices… plus de la moitié des produits vendus en supermarché en contient, selon Amnesty International.

Le consommateur peut alors se laisser tenter par le logo promettant une huile de palme responsable ou « zéro déforestation » fleurissant les emballages de produits toujours plus nombreux. Suffirait-il alors de consommer des produits utilisant de l’huile responsable pour mettre fin aux conséquences néfastes de sa production ? Non, selon Christian Berdot, qui dénonce ces « outils mis en place par les industriels pour les industriels ». Ce militant des Amis de la Terre ne croit pas à ce système de certification, aux raisons d’être davantage marketing qu’écologiques. « Le principal problème est la surconsommation d’huile de palme. Or, plutôt que de réduire notre consommation, la certification accompagne la croissance de nos importations », résume-t-il. Rassuré par un logo qui « garantit » une huile de palme durable, le consommateur se déculpabilise et continue à acheter.

Effectivement, le problème de ces certifications est qu’elles ne certifient pas grand-chose. Selon un rapport de la fondation Changing Markets publié en mai dernier, aucune des certifications en vigueur aujourd’hui n’a réussi à enrayer la déforestation, le drainage des tourbières ou la perte de la biodiversité. Pourquoi ? Parce que les critères pour obtenir le droit de les apposer sur les emballages sont très flous et peu contraignants.

« Une chaîne d’approvisionnement toujours plus longue et toujours plus complexe »

Prenons l’exemple de la certification RSPO (pour Roundtable On Sustainable Palm Oil ou « table ronde pour une huile de palme durable », en français). Elle couvre 19 % de la production mondiale d’huile de palme, ce qui en fait la référence en la matière. Elle propose trois « niveaux de certification » en fonction du niveau d’engagement de l’entreprise. RSPO Segregated, le régime le plus avancé, affirme garantir une huile de palme qui respecte 100 % du cahier des charges de la table ronde — reste, on va le voir, à savoir de quelles charges on parle. À un niveau inférieur, RSPO Mass Balance — le système hybride — indique qu’une partie de l’huile de palme utilisée respecte les critères, mais que l’autre non. Enfin, Green Palm, le niveau le plus faible, atteste simplement que l’entreprise a versé une somme à la table ronde pour soutenir ses actions. En aucun cas elle n’engage des efforts sur sa propre huile de palme. Une entreprise peut donc impunément utiliser de l’huile de palme « sale » tout en apposant un logo « vert ».

Au-delà de ces facilités d’obtention, le problème réside également dans les critères à remplir pour certifier qu’une huile est, ou non, durable. « Tout dépend de ce que vous mettez derrière le mot “durable”, dit Cécile Leuba, chargée de campagne Forêt chez Greenpeace. Tous les acteurs de la profession n’en ont pas la même définition. » Pas d’arbre abattu pour étendre les surfaces cultivées, des espaces de vie préservés, des plantations entretenues sans produit chimique, de bonnes conditions de travail, un salaire décent… Chaque entité est libre d’interpréter ces paramètres comme elle l’entend. Ainsi, une politique « zéro déforestation » peut très bien ne prendre en compte que les forêts primaires et exclure les forêts secondaires. En d’autres termes, une entreprise qui indique ne pas participer à la déforestation peut tout à fait continuer à abattre des arbres.

Comment s’y retrouver lorsque les acteurs ne parviennent même pas à s’accorder sur la définition d’une forêt ? En 2016, plusieurs ONG, à l’instar de Greenpeace et The Forest Trust (TFT), se sont assises à la table des négociations pour établir une méthode scientifique de référence : l’approche High Carbon Stock (HCS). Elle permet d’identifier les forêts à préserver de la culture du palmier à huile. Dorénavant, si aucune mention n’est faite de cette exigence HCS dans le cahier des charges d’une politique « palme durable », elle n’est pas reconnue par les ONG signataires. Cependant, cette méthode est très peu utilisée par les entreprises.

Et, au total, « aucune entreprise aujourd’hui n’est en mesure de garantir que son huile de palme est durable », déplore Cécile Leuba. Comment l’expliquer ? « Sans doute un manque de volonté, mais aussi des difficultés à remonter une chaîne d’approvisionnement toujours plus longue et toujours plus complexe », suggère-t-elle.

La première étape pour se passer d’huile de palme : supprimer les plats transformés

Comment faire, alors ? Christian Berdot refuse de croire qu’une huile de palme durable est impossible à produire. « Elle a déjà existé, cette huile de palme durable. Pendant des milliers d’années, elle a été la base de l’alimentation des peuples qui la cultivaient à leur échelle, notamment sur le continent africain. » Elle fait également vivre une part non négligeable des populations malaisiennes et indonésiennes. Selon Greenpeace, il faudrait déjà commencer par produire sur des terres déjà dégradées et non défricher de nouvelles surfaces. Un argument qui a déjà été mis sur la table mais qui ne semble pas avoir été pris en compte par les producteurs.

En attendant, les Amis de Terre suggèrent de travailler sur la demande en huile de palme. « C’est cette demande croissante qui entraine toute cette production industrielle dévastatrice », explique Christian Berdot.

S’il est difficile de s’en passer, un enseignant de 33 ans a toutefois prouvé que c’était possible. Pendant un an, Adrien Gontier n’a pas consommé une seule goutte d’huile de palme (ou presque). Selon lui, la première étape est de supprimer les plats transformés. Ce geste ferait automatiquement chuter la consommation d’huile de palme de… 90 %. Mais, « même en essayant de réduire sa consommation dans les produits alimentaires ou d’entretien, l’huile de palme dans les carburants (gasoil) nous est imposée », déplore-t-il.

Coincé, le consommateur va uniquement agir sur la réduction de sa consommation. Mais elle n’est pas le seul levier disponible. « Il n’y a pas que la consommation qui a un impact, conclut-il. Il nous faut aussi alerter nos députés français et européens, écrire aux entreprises pour leur expliquer pourquoi nous n’achetons plus leurs produits. Les actions sont multiples et chacun, chacune peut agir selon sa motivation. »

- - - - - - - - - - - - - - - - - -

Puisque vous êtes ici…

Contrairement à une majorité de médias, Reporterre n’affiche aucune publicité, et laisse tous leurs articles en libre accès, afin qu’ils restent consultables par tous. Reporterre dépend en grande majorité des dons de ses lecteurs. Le journal, indépendant et à but non lucratif, compte une équipe de journalistes professionnels rémunérés, nécessaire à la production quotidienne d’un contenu de qualité. Ils le font car ils croient que leur point de vue, celui de l’environnement et de l’écologie, compte.

Si toutes les personnes qui lisent et apprécient leurs articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.


Photo : Reporterre

dimanche 24 juin 2018

Destruction de la nature : un crime contre l’humanité

Personne n’aurait imaginé que nous perdrions aussi les hirondelles, en même temps que les abeilles. Les humains seront-ils les prochains ?


C’est la première fois. La première fois depuis quinze ans pour l’un, quarante ans pour l’autre, que nous travaillons dans la protection de l’environnement, que nous entendons cela. Dans notre réseau professionnel et amical, des directeurs de grandes associations naturalistes, des responsables de réserves naturelles nationales, des naturalistes de terrain sont de plus en plus nombreux à le dire, en «off» : «C’est fichu !» Ils n’y croient plus. Pour eux, les politiciens, les industriels mais aussi le grand public, personne ne comprend la catastrophe environnementale qui s’est enclenchée.

Ils continuent la lutte car il faut bien le faire, mais au fond, ils pensent que l’homme ne pourra pas faire machine arrière, c’est terminé. Nous courons à notre perte.

Quand on a, comme nous, consacré sa vie à la protection de l’environnement, de tels discours font froid dans le dos. Jusqu’ici, nous autres naturalistes, pensions que nous arriverions un jour à faire bouger les choses, à faire prendre conscience à l’humanité de son autodestruction. Mais si même nous n’y croyons plus, qui y croira ?

Ce printemps est un printemps vide. Les hirondelles, il y a encore quelques années très communes dans les villages, sont en train de disparaître à grande vitesse. On savait qu’on risquait de perdre un jour les éléphants. Que les guépards suivaient la même piste. Mais personne n’aurait imaginé que nous perdrions aussi les hirondelles, en même temps que les abeilles. Est-ce vraiment cela dont nous voulons ? Un monde sans éléphants, sans hirondelles ? Sans abeilles ? Aujourd’hui, plus de 12 000 espèces sont menacées d’extinction (et sans doute bien plus, certaines étant encore inconnues de la science). Depuis combien de temps n’avez-vous pas vu un hérisson autrement que sous forme de cadavre en bordure de route ? Depuis combien de temps n’avez-vous pas vu un hanneton butiner la haie fleurie au fond du jardin ? Ces animaux étaient communs, il y a encore peu de temps. Et plus besoin de nettoyer la calandre de la voiture après un long voyage. Il n’y a quasiment plus d’insectes écrasés dessus…

Les apiculteurs constatent un effondrement sans précédent au niveau des abeilles et des insectes pollinisateurs en général, avec toutes les questions agricoles et environnementales que cela pose. Comment allons-nous continuer à produire des fruits et des légumes sans insectes pollinisateurs ?

Dans le milieu des agriculteurs sensibles à l’environnement, une autre inquiétude est bien présente, depuis quelques années maintenant : les risques de grandes famines à venir, dues à l’agriculture industrielle, à la surexploitation des sols, à l’érosion et à la diminution des terres agricoles.

Contrairement à certains de nos amis naturalistes et scientifiques, nous espérons qu’il est encore possible pour l’homme de réagir, de se sauver, et donc de sauver ses enfants. Mais seulement si nous réagissons maintenant. Chaque jour, chaque heure compte désormais dans le compte à rebours.

Certains journalistes ont une grande part de responsabilité dans ce qui est en train de se passer, eux, qui sont censés donner l’alerte, eux, qui sont au courant des chiffres terrifiants de la situation écologique. Eux qui, lors des interviews des hommes politiques, ne posent presque jamais de questions sur l’environnement. Eux qui préfèrent consacrer des journaux entiers à des faits divers et autres informations malheureusement tellement dérisoires au regard de ce qui est en train de se jouer pour l’humanité.

Nous continuons de nous regarder le nombril, pendant que tout s’effondre autour de nous.

A chaque fois qu’un naturaliste essaie d’alerter l’opinion publique, on lui retourne qu’il est «moralisateur» ou «culpabilisant». Dirait-on à un assistant social qui explique à des parents mettant en danger leurs enfants l’urgence de changer de comportement qu’il est «moralisateur» ? Qu’il est «culpabilisant» ? Alors pourquoi, sur l’environnement, avons-nous le droit de mettre en danger l’avenir des enfants ? Pourquoi avons-nous le droit de leur donner à manger des aliments gorgés de pesticides ? De respirer un air pollué ?

Il est possible de retourner la situation, si ceux qui nous gouvernent et si les journalistes, qui doivent alerter l’opinion, prennent leurs responsabilités. Aujourd’hui, les politiques accouchent de «COP 21» médiatiquement parfaites mais dont les objectifs (inatteignables) font grimacer la communauté scientifique tant ils sont désormais irréalistes et non soutenus par des actions concrètes. C’est à nous citoyens qu’il appartient de montrer le chemin, en faisant pression pour que l’environnement devienne une priorité absolue.

On rétorque depuis des années aux scientifiques et aux naturalistes qu’ils sont «anxiogènes». Mais ce n’est pas d’alerter, ce n’est pas de parler du problème qui est anxiogène. C’est de laisser faire les choses sans réagir, alors qu’on a encore quelques moyens d’agir. Ce qui est anxiogène, ce sont les résultats d’études scientifiques qui s’accumulent depuis des décennies et qui vont aujourd’hui tous dans le même sens de l’accélération et de l’irréversibilité.

Nous devons urgemment apprendre à vivre avec mesure. Avant de se demander quelle énergie utiliser, il faut faire des économies d’énergie. Nous sommes dans une surconsommation énergétique, à l’échelle de la société comme à l’échelle individuelle. Cela pourrait être changé.

Nous devons aussi nous remettre à réfléchir à un thème banal dans les années 80 et devenu au fil du temps complètement tabou : la surpopulation. La société française reste profondément nataliste, tout comme le reste de la planète. Nous serons bientôt 8 milliards d’êtres humains sur Terre, engloutissant toutes les ressources.

Pourquoi faire autant d’enfants si c’est pour leur laisser une planète ravagée et l’impossibilité d’avoir une vie correcte ? A l’heure des enfants rois, nous leur faisons le pire des cadeaux : un environnement dévasté, une planète à bout de souffle.

Ne pourrions-nous pas faire preuve d’intelligence, nous, qui nous sommes hissés de facto au sommet de la pyramide du vivant ? Faire de deux domaines porteurs et concrets, l’alimentation bio et l’écoconstruction, des urgences prioritaires. Arrêter la course à la surconsommation. Réfléchir à notre façon de nous déplacer. Adhérer aux associations de protection de la nature. Ces dernières sont toutes extrêmement fragiles. Elles œuvrent à protéger l’humanité, mais leurs (maigres) subventions sont en permanence réduites, quand elles ne sont pas coupées. Cela demande un courage réel que de non plus changer de logiciel de vie, mais plutôt le disque dur de nos existences.

Nous appelons le gouvernement à écouter désormais Nicolas Hulot et à lui laisser la place et la marge de manœuvre promises. Nous sommes au-delà de l’urgence. Ceux qui auront contribué à la destruction de la nature, et donc des hommes, seront accusés, et peut-être même qui sait un jour jugés, pour «crime contre l’humanité». Car plus que la planète encore, c’est l’homme qui est aujourd’hui en danger.

Photo Christian Décout. Biosphoto

mercredi 13 juin 2018

Naufrages


À bord de l'Aquarius se trouvent 629 réfugiés dont 123 mineurs, 7 femmes enceintes et relativement peu de vivres. Qui va donc "oser" venir en aide à l’Aquarius ? Sûrement pas la France "qui a déjà pris sa part" selon le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux qui obtient la palme de l’ignominie chez LREM. De son côté pour le député Eric Ciotti (LR), “aucun port français” ne doit accueillir l'Aquarius et ses migrants qui devraient être renvoyés en Libye, qu'importe le sort qui est réservé à ceux qui ont été renvoyés dans leurs pays d'origines. Mais qu'attendre d'autre du toujours odieux Ciotti ? Qu'attendre d'autre du parti du toujours odieux Wauquiez ? Manque de vivres, mauvaises conditions météo, et port espagnol trop éloigné : face à l'urgence, le Conseil exécutif de Corse, via Gilles Simeoni, a proposé à SOS Méditerranée d'accueillir l'Aquarius dans un port Corse. La Corse aura donc redonné son honneur à la France. Finalement ce sera en Espagne que le navire accostera et ainsi, pendant que l’Italie et Malte se drapent de honte, que l’Europe se tait, la France regarde ses pieds.

Par ailleurs et au moment où Macron estime que les "aides sociales coûtent un pognon dingue", les députés apprennent en commission des finances à l’Assemblée Nationale que le coût de l’« exit tax », cadeau fiscal aux patrons au nom de la lutte contre les délocalisations, pourrait coûter 6 milliards au budget de l’Etat. Rappelons que le coût des minima sociaux est très inférieur à celui de la fraude fiscale. Et non, les aides sociales ne sont pas inefficaces : la France a un des taux de pauvreté les plus faibles d'Europe. S'il sabre dans ce budget, Macron va détériorer la situation de 7 millions de Français. La politique d'Emmanuel Macron a le mérite de la simplicité : responsabiliser les pauvres en leur donnant moins, responsabiliser les riches en leur donnant plus. La vérité c'est que les riches nous coûtent un pognon de dingue et ça augmente sans arrêt. Personne ne sait ce qu’ils font de tout leur fric mais ça ne résout rien du tout, ça ne résout pas le chômage, aucun ruissellement, rien.... Et ça fait quoi ? 30 ans, 40 ans que ça dure, à leur en donner toujours plus sans que cela ne ruisselle jamais.

Par ailleurs encore, la FNSEA s’est dit est opposée à l'utilisation de l'huile de palme dans les biocarburants … non pas pour des raisons environnementales (c'est fou comme je ne suis pas étonné) mais pour des raisons capitalistes et depuis le début de la semaine bloque les dépôts de carburants de la métropole. Ainsi la FNSEA ne mobilise ses troupes que pour défendre les intérêts du groupe Avril, concurrencé par le pétrolier Total, pour capter le marché des agrocarburants, nous informe la Confédération Paysanne. Pour rappel, le groupe Avril importe, par an, 200.000 tonnes d'huile de palme quand Total, à La Mède, s'est vu autoriser par l’État la possibilité d'en importer 300.000 tonnes par an. Rappelons également que le gouvernement maintient l'autorisation d'importer massivement de l'huile de palme par Total afin de vendre des avions Rafale à la Malaisie, producteur d'huile de palme. Définitivement j'adore ce gouvernement qui sait si bien entretenir la destruction et la mort.

Alors devant tous ces naufrages je préfère penser qu’il y a 20 ans disparaissait Eric Tabarly. Bizarrement, cet homme qui était militaire donc probablement attaché à l’ordre et l’obéissance, m'a fait découvrir l'insoumission. A l'instar de Bernard Moitessier il m'a fait découvrir les plaisirs de la contemplation océane. Je pense à lui et à tous les gens de mer que j'aime. Devant tous ces naufrages je préfère aussi penser que lundi dernier, le 11 juin, c’était le Cousteau Day et l'occasion pour nous tous de réfléchir sur notre impact écologique et sur notre durabilité afin de trouver la force de la sobriété heureuse et du renoncement, de trouver également, encore et toujours, les meilleures actions individuelles et collectives pour préserver notre seul et unique vaisseau spatial, siège de notre seul avenir. Amitiés à tous et que la bienveillance inspire toujours vos pensées malgré une humanité fort peu humaine.