"Le motif de base de la résistance était l'indignation. Nous vétérans des mouvements de résistance et des forces combattantes de la France libre, nous appelons les jeunes générations à faire vivre, transmettre, l'héritage de la résistance et ses idéaux. Nous leur disons : prenez le relais, indignez-vous ! Les responsables politiques, économiques, intellectuels et l'ensemble de la société ne doivent pas démissionner, ni se laisser impressionner par l'actuelle dictature des marchés financiers qui menacent la paix et la démocratie.

Je vous souhaite à tous, à chacun d'entre vous d'avoir votre motif d'indignation. C'est précieux."

Stéphane Hessel

mardi 11 août 2026

Lécologie n'est pas apolitique, elle est de Gauche

Il existe des formules dont le succès tient moins à leur vérité qu’au confort qu’elles procurent. Affirmer que l’écologie ne serait « ni de droite ni de gauche », qu’elle serait de « bon sens », appartient à cette catégorie, car cette prétendue neutralité permet de reconnaître la gravité du dérèglement climatique sans jamais avoir à désigner les intérêts qui l’alimentent, les rapports de pouvoir qui empêchent d’y répondre et les choix collectifs qu’il faudrait assumer pour en sortir. 

Bien sûr, l’altération du climat, l’effondrement de la biodiversité, l’épuisement des ressources et la pollution des milieux concernent l’humanité tout entière, cependant cette universalité du péril ne signifie nullement que ses causes, ses conséquences et les moyens de s’en protéger seraient également répartis. Nous appartenons à une même communauté de destin mais nous n’occupons pas tous la même place dans l’organisation économique qui détermine ce qui est produit, dans quelles quantités, au bénéfice de qui et au prix de quelles destructions. 

L’écologie devient concrète dès que l’on cesse de la réduire à la protection sentimentale de la nature pour s’interroger sur l’organisation matérielle de la société. Elle devient concrète lorsqu’il faut décider si l’eau doit être administrée comme une marchandise ou comme un bien commun, si l’énergie doit répondre aux exigences de rentabilité ou aux besoins de la population, si la production doit être orientée par la demande solvable ou par l’utilité sociale, si la propriété confère un droit absolu d’usage ou si elle doit être limitée lorsque son exercice compromet les conditions de l’existence collective. À chacune de ces questions, la droite et la gauche n’apportent pas les mêmes réponses, parce qu’elles ne défendent ni la même conception de la liberté, ni la même définition de la justice, ni la même organisation du pouvoir économique. 

La droite peut sincèrement vouloir préserver des paysages, défendre un patrimoine naturel, soutenir certaines innovations moins polluantes ou réglementer des pratiques devenues manifestement dangereuses. Des femmes et des hommes de droite peuvent aimer profondément leur territoire, observer la disparition des espèces et s’inquiéter de l’avenir laissé à leurs enfants : il ne s’agit donc pas de distribuer des certificats de sensibilité à la nature selon l’appartenance politique de chacun. Néanmoins, l’écologie n’est pas seulement un attachement à ce que nous trouvons beau ou digne d’être conservé mais la recherche d’une organisation sociale compatible avec les limites physiques du monde, ce qui suppose de transformer les mécanismes qui déterminent notre manière de produire, de consommer, de travailler, de nous déplacer et d’habiter. Or, lorsque la droite se heurte à cette exigence, elle refuse presque, si ce n’est toujours, de remettre en cause la primauté du marché, la concentration de la propriété, la recherche continue de rentabilité et le pouvoir que la richesse confère à ceux qui la détiennent. 

C’est précisément pour cette raison que l’expression « écologie de droite » constitue un oxymore. 

Ce que la droite présente comme une politique écologique consiste le plus souvent à corriger certains effets du modèle économique tout en préservant les principes qui les produisent. Elle veut rendre la croissance plus propre sans interroger la nécessité de produire toujours davantage, améliorer l’efficacité des technologies sans jamais se demander à quels besoins elles répondent, ni qui décide de leur développement. Elle peut ainsi encourager l’achat d’un véhicule moins polluant tout en conservant un aménagement du territoire qui rend la voiture indispensable. Elle peut promouvoir des vêtements fabriqués avec des matières recyclées tout en laissant prospérer une industrie fondée sur le renouvellement permanent des collections. Elle peut enfin demander aux entreprises de publier des engagements climatiques sans retirer aux investisseurs le pouvoir d’exiger toujours plus de rendement. 

Dans cette conception, il ne s’agit jamais de réduire véritablement l’emprise de l’économie sur le vivant, mais de créer les conditions permettant à l’accumulation de se poursuivre sous une apparence renouvelée. Le vocabulaire évolue, les campagnes publicitaires s’adaptent, mais le principe demeure : ce qui est rentable doit pouvoir continuer d’exister, même lorsque son utilité sociale est douteuse et que son coût collectif devient considérable. La responsabilité individuelle occupe naturellement une place centrale dans cette écologie de marché, parce qu’elle permet de reporter sur les comportements personnels une question qui relève surtout de l’organisation collective. Le citoyen est sommé de devenir un consommateur irréprochable, capable d’identifier le bon produit, le bon label et le bon investissement, tandis que les structures qui organisent ses possibilités demeurent largement inchangées. 

Nos gestes individuels comptent, évidemment, mais ces gestes ne peuvent remplacer des décisions publiques qui s’appliquent à l’ensemble de l’économie, puisqu’un individu ne choisit ni la stratégie énergétique du pays, ni l’organisation des chaînes de production, ni l’implantation des services, ni les normes imposées aux industriels, ni les orientations prises par les banques et les fonds d’investissement. En faisant de l’écologie une affaire de vertu personnelle, la droite produit une morale exigeante pour les individus et une réglementation indulgente pour les puissances économiques. Elle soumet les comportements ordinaires à un examen permanent tout en considérant comme excessif, irréaliste ou liberticide tout ce qui pourrait réellement limiter la capacité des acteurs dominants à extraire, produire, vendre et accumuler. 

Cette contradiction trouve son origine dans une divergence fondamentale concernant la nature même de la liberté. Pour la droite, la liberté repose largement sur la possibilité de posséder, d’investir, d’entreprendre et de disposer de ses ressources selon ses intérêts. Pour la gauche, aucune liberté ne peut être véritable lorsqu’elle donne à quelques-uns le pouvoir de dégrader les conditions d’existence de tous les autres.

La liberté d’un groupe industriel de maintenir une activité destructrice ne peut être placée sur le même plan que la liberté collective de vivre dans un environnement sain, pas davantage que le droit de propriété ne peut justifier la captation durable d’une ressource indispensable. 

Le projet de mégacentre de données porté par Google à Ozans-Châteauroux en offre une illustration presque caricaturale : 195 hectares artificialisés, huit à dix bâtiments, deux postes électriques et de nouvelles infrastructures à très haute tension pouvant atteindre 400 000 volts, afin de satisfaire les besoins privés d’une multinationale en matière de cloud et d’intelligence artificielle. Une telle infrastructure mobiliserait durablement nos terres et nos capacités électriques, tout en faisant peser une pression supplémentaire sur nos nappes phréatiques, tant les centres de données sont connus pour être de véritables ogres hydriques. Ce projet doit être combattu de toutes nos forces. Poser de telles limites n’est pas une négation de la liberté, mais la condition de son partage. Une société dans laquelle les décisions les plus déterminantes sont abandonnées à ceux qui possèdent les moyens de production, les capitaux et les infrastructures n’est pas réellement gouvernée par ses citoyens, même lorsque ceux-ci sont régulièrement appelés à voter. La démocratie demeure incomplète tant qu’elle s’arrête devant la porte des conseils d’administration, notamment lorsqu’il s’agit d’entreprises dont les activités détruisent nos conditions d’existence. Une démocratie qui soustrait l’économie à la délibération commune demeure profondément mutilée. 

Ainsi, l’écologie est nécessairement de gauche : elle exige que nous reprenions collectivement le pouvoir de décider de ce qui mérite d’être produit, des ressources qui doivent être préservées, des activités qui doivent être transformées et de la manière dont les efforts seront répartis. Elle ne peut se satisfaire d’une transition administrée par le marché, puisque le marché ne connaît que la demande solvable et ne protège que ce qui peut être converti en valeur économique. Une écologie de gauche ne demande donc pas simplement aux entreprises de devenir plus responsables ; elle définit démocratiquement des règles auxquelles leur activité doit se conformer. Elle ne se contente pas de corriger les inégalités après leur apparition ; elle s’attaque aux mécanismes qui concentrent les richesses, les ressources et le pouvoir de décision. Elle ne traite pas l’eau, l’énergie, le logement, l’alimentation, la santé ou les transports comme des secteurs commerciaux ; elle reconnaît qu’ils constituent les fondements matériels de l’égalité et qu’ils doivent, à ce titre, relever d’une maîtrise publique ou coopérative.

Cette écologie assume que certaines productions devront diminuer, que certains secteurs devront être profondément transformés et que certaines activités devront disparaître tout en affirmant que cette transformation ne pourra être acceptée que si elle améliore concrètement la vie du plus grand nombre. La sobriété ne peut pas signifier que l’on exige de nouvelles privations de ceux qui manquent déjà de l’essentiel, tandis que demeure intacte la consommation disproportionnée d’une minorité de privilégiés. Elle doit consister à organiser démocratiquement la réduction de ce qui est destructeur ou socialement inutile afin de garantir à chacun l’accès à ce qui permet une existence digne. Il s’agit là d’une politique de répartition, d’émancipation et de sécurité collective. Cela suppose des services publics puissants, capables de soustraire les besoins essentiels aux fluctuations du marché ; une planification écologique permettant d’inscrire les investissements dans le temps long ; une fiscalité qui mobilise prioritairement les fortunes et les activités dont l’empreinte est la plus importante ; une démocratie économique donnant davantage de pouvoir aux travailleurs ; ainsi que des collectivités disposant de ressources stables pour agir sans dépendre d’une compétition permanente entre territoires. 

Cela suppose également de repenser le travail, car l’écologie ne peut pas se limiter à la nature de ce que nous produisons sans interroger les conditions dans lesquelles nous le produisons. Une économie qui épuise les corps, impose des rythmes toujours plus intenses et mesure toute activité à l’aune de sa rentabilité participe de la même logique que celle qui épuise les ressources. Réduire le temps de travail, sécuriser les parcours professionnels, accompagner les reconversions et reconnaître l’utilité sociale des métiers essentiels constituent donc des questions pleinement écologiques. L’écologie prolonge ainsi la lutte des classes, lutte historique de la gauche, parce qu’elle révèle que la question sociale et la question environnementale procèdent d’un même conflit : celui qui oppose la satisfaction des besoins humains à l’accumulation privée, la maîtrise démocratique de nos choix à la concentration du pouvoir, et la recherche du bien commun à la mise en concurrence généralisée. 

Encore faut-il que la gauche accepte de tirer toutes les conséquences de cette exigence. Le quinquennat de François Hollande a montré qu’une majorité élue à gauche pouvait cesser de gouverner à gauche : lorsqu’un pouvoir place la compétitivité des entreprises au centre de sa politique, accepte le cadre social-libéral comme horizon indépassable, subordonne la transformation écologique à la préservation de la croissance et renonce à affronter les intérêts économiques dominants, son étiquette ne suffit plus à qualifier son action. Cette critique ne vise ni les militants socialistes, ni les élus locaux, ni les citoyens sincèrement attachés à la justice sociale. Elle rappelle simplement qu’une organisation politique ne peut pas demander à être jugée seulement sur son histoire ou sur les convictions personnelles de ses membres. Elle doit être jugée sur les intérêts qu’elle affronte et sur les politiques qu’elle met en œuvre lorsqu’elle gouverne. La gauche n’est pas un patrimoine garanti par un nom : c’est une politique que l’on accomplit. 

Affirmer que l’écologie est de gauche ne consiste donc pas à annexer une cause universelle au profit d’un parti ou d’un appareil. Il s’agit de reconnaître que la transformation écologique exige une certaine conception de la société : une société dans laquelle les besoins essentiels échappent à la logique marchande, où la propriété n’autorise pas toutes les prédations, où la richesse n’achète pas un droit supérieur à décider, où la puissance publique garantit à chacun les moyens matériels de son autonomie. L’écologie n’est donc pas un supplément d’âme ni une épice que chaque famille politique pourrait ajouter à son programme sans modifier le reste, elle impose de choisir entre deux organisations de la société : l’une qui cherche à préserver un modèle fondé sur l’accumulation en tentant, bon an mal an d’atténuer ses dommages ; l’autre qui accepte d’en transformer les structures afin de rendre possible un avenir commun. 

Ce choix porte sur la propriété, la production, le travail, la richesse et la démocratie. Il engage notre conception de la justice autant que notre rapport au monde vivant. L’écologie n’échappe donc pas au conflit politique : elle en révèle la ligne de partage. 

L’écologie est de gauche

Par Mansour Thiam

mercredi 5 août 2026

La mousson, une histoire d'écoanxiété

« Il y a une fissure en toute chose : c’est ainsi que rentre la lumière ». Albert Cohen 

L’éveil 

Mon intérêt pour la nature est né alors que j'avais 10 ou 12 ans. Je le dois à mon frère Bruno et à son admiration sans borne pour le commandant Cousteau. Je revois encore son indignation devant le massacre des baleines, sa détermination farouche à défendre ces géants des océans dont il nous parlait comme de proches parents menacés. Je me revois aussi, assis à ses côtés, tous les vendredis soir, devant la télé, à regarder l’émission Thalassa, le magazine de la mer. 

Dans sa chambre s'entassaient les numéros de Terre Sauvage. Je les feuilletais comme des livres de contes. Les photographies y révélaient un monde d'une beauté presque irréelle. Ces pages de papier glacé furent les premières fenêtres ouvertes sur l'immensité du vivant. 

Bientôt, je rejoignis la Fondation Cousteau puis Greenpeace. À l'adolescence, j'arborais fièrement sur ma veste en jean le badge vert de l'organisation, comme un modeste étendard de mes convictions naissantes. Je croyais alors que l'amour de la nature suffisait à la protéger. 

Je ne savais pas encore que la conscience écologique pût aussi être une blessure. 

La chute 

Au printemps 2005, une fissure s'ouvrit dans le monde que je croyais connaître. 

Tout commença par un livre d'Hubert Reeves. Je crois qu'il s'agissait de Chroniques du ciel et de la vie, recueil de ses interventions radiophoniques sur France Culture. Peu importe finalement le titre exact ; ce qui demeure, c'est le vertige qu'il fit naître en moi. 

Certaines pages furent comme des éclairs dans une nuit d'orage. Elles révélaient des horizons assombris, des équilibres menacés, un avenir chargé d'inquiétudes. À travers ces mots, d’une rigueur implacable, une vérité s’est imposée à moi : la fragilité de notre présence sur Terre. 

Je refermais le livre mais cette vérité nouvelle, discrète d'abord, vint prendre place dans les replis de mon esprit. Puis elle grandit, lentement, inexorablement : comme une racine qui cherche sa voie sous la pierre. 

L'été suivant, tandis que cette inquiétude poursuivait son travail silencieux, ma vie familiale se trouvait elle aussi à un tournant. Ma première épouse, attendait une petite fille, notre troisième enfant. L’aîné était né en fin 2000 et son frère deux ans après. L’arrivée prochaine d'une petite sœur nous obligeait à quitter notre logement devenu trop étroit. 

Nous avions obtenu un appartement plus grand dans le treizième arrondissement de Paris. Mais celui-ci était dans un triste état et il m'a fallu, avec l'aide de mon père et de Didier, le mari de ma cousine Hélène, presque un mois d’un travail harassant pour le rafraichir. Tous mes congés y sont passés cet été car il y avait urgence ; nous devions déménager dans le courant du mois d'août. Pendant ce temps, mon épouse, alitée, vivait une grossesse difficile, menacée d’un accouchement prématuré, tout en s’occupant du mieux qu’elle le pouvait des garçons. 

Fatigue, inquiétude, urgence : tout se mêlait. 

Puis vint ce soir-là, ordinaire en apparence. 

J'étais épuisé par des heures de travaux lorsque je tombai sur un dossier du magazine Le Nouvel Observateur consacré au changement climatique. 

Ce fut le second choc. 

Certains textes sont des seuils, celui d’Hubert Reeves avait entrouvert la porte ; celui-ci l'enfonça. Et lorsqu'on la franchit, on ne revient jamais tout à fait au même endroit. 

Au fil des pages, quelque chose se fissura définitivement en moi. Le monde dans lequel je croyais vivre m’est apparu soudain comme une illusion fragile, une construction insoutenable lancée à pleine vitesse vers un mur invisible. 

Je sentis vaciller les fondations mêmes de ma réalité. 

Tout ce qui m'avait semblé solide devenait soudain friable. Le progrès, la croissance, la promesse d'un avenir nécessairement meilleur que le présent : autant de récits auxquels j'avais adhéré sans les questionner. Je comprenais brusquement qu'il ne s'agissait peut-être que d'histoires que nous nous racontions collectivement pour ne pas voir l'abîme sous nos pieds. 

Ce fut une expérience étrange, presque physique. 

Comme si le paysage familier de mon existence se dissolvait. Comme si le sol sur lequel je marchais depuis toujours se désagrégeait. Le sol s’est dérobé sous mes pieds. 

Je tombais. 

Et ma chute sera longue. 

Ensuite, les choses sont plus confuses dans mon esprit, c'est une sorte de brouillard jusqu'à la naissance de ma fille, le 1er octobre 2005. 

Ce jour-là fut très stressant car ma femme avait eu un précédent accouchement très difficile et nous étions inquiets pour celui qui arrivait. La naissance fut douloureuse mais finalement toutes les deux allaient bien, heureusement. 

Et pourtant, au cœur même de ce bonheur immense, une douleur insoutenable me traversa. 

Je découvris ce jour-là qu'il était possible d'éprouver simultanément la joie la plus pure et le désespoir le plus profond. Mille questions m’assaillaient et me torturaient. 

Qu'avions-nous fait ? 

À quelles tempêtes avais-je exposée mon bébé mais aussi ses frères ? 

Comment continuer à vivre normalement lorsque l'on croit apercevoir un incendie à l'horizon ? 

Quels paysages pourront-ils encore contempler lorsqu'ils seront adultes ? 

Que pouvais-je faire pour protéger mes enfants des souffrances à venir ? 

Cette culpabilité nouvelle était d'une profondeur vertigineuse. 

Elle ne m'a jamais totalement quitté. 

 L’obsession 

Je tentais malgré tout de poursuivre ma route : j'allais travailler, je m'occupais de ma famille, je jouais avec les enfants, je souriais, Je donnais le change. 

Mais rien n’était plus normal. Ma vision du monde s’était brisée, et la nouvelle me terrifiait. 

J'ai été alors pris d'une boulimie de lecture sur le sujet du changement climatique. Je voulais tout savoir, tout comprendre. Je voulais mesurer l'étendue du danger. Je voulais trouver une faille dans le raisonnement, une erreur dans les calculs, une raison d'espérer. 

C'est ainsi que je découvris Jean-Marc Jancovici et son blog Manicore. J'y passais des heures. À mesure que je comprenais les liens entre énergie, climat, économie et croissance, la carte du monde se recomposait dans mon esprit. Tout devenait terriblement cohérent. 

Cette lecture me faisait à la fois du bien, car elle m'ouvrait les yeux et l'esprit, et la fois du mal, car je ne voyais plus que l'impasse mortifère dans laquelle nous nous étions collectivement engouffrés. 

Je me mis à me questionner mentalement sur l'empreinte carbone de chaque geste du quotidien. Chaque achat, chaque aliment, chaque déplacement, chaque objet devenait une question morale. Je n'habitais plus le présent ; j'habitais les conséquences. 

Je n'en dormais plus la nuit, je m'épuisais. 

Je me suis mis à évoquer ce sujet avec ma femme, ma famille, mes amis, mes collègues. Je ne parlais plus que de cela. A part Bruno, mon frère, personne ne semblait comprendre l'ampleur de la catastrophe annoncée. Je ne comprenais pas comment les autres pouvaient continuer à vivre comme si de rien n'était, insensibles à l’urgence. Cela me rendait fou. J'avais beau argumenter, on me renvoyait toujours l'idée que j'étais catastrophiste, que je voyais tout en noir et que je finissais même par devenir fatigant par mon extrémiste. Moi, j’avais le sentiment inverse : c’était le monde qui sombrait dans une forme d’aveuglement extrême. Je me sentais terriblement seul. J'avais l'impression d'être Don Quichotte à me battre contre des moulins. J'en suis devenu agressif et colérique. J'étais en rage contre le monde entier. 

Mes parents, en plein désarroi, ne semblaient pas comprendre la profondeur de mon angoisse. Malgré mes sautes d’humeur, ils ont toujours été présents et aimants. Leur maison était un refuge. Je les remercie de m'avoir accompagné durant cette phase douloureuse. 

C'est finalement mon épouse qui a su trouver les mots pour j'accepte d'aller consulter mon médecin. Sans trop de difficulté, celui-ci a rapidement diagnostiqué une dépression et m'a prescrit des antidépresseurs. Le traitement a duré quatre ans. Je me souviens qu'à mi-traitement, alors que je me sentais mieux, j’ai voulu arrêter les médicaments. Mon médecin, constatant que j'étais encore fragile psychologiquement, a alors prononcé cette phrase que j'ai toujours en mémoire "il vaut mieux être accro aux antidépresseurs qu'à la dépression". Qu’il soit aussi remercié de son aide. 

En parallèle, j'ai tenté de me faire accompagner par un psy. Le premier, un psychiatre, fut une catastrophe car brutalement il m'a fait comprendre que pour lui le changement climatique était un phantasme et que je délirais. Je me souviens être sorti de son cabinet avec un sentiment de révolte sans limite. Autant dire que je ne l'ai jamais revu. Je me souviens après avoir trouvé une dame très douce qui me recevait dans une toute petite pièce. J'ai fait quelques séances avec elle mais les souvenirs sont très vagues. Est-ce que cela m'a fait du bien ? Je n'en suis pas certain car j'ai rapidement arrêté les séances. 

Ce que je garde de cette période c'est un sentiment absolu de noirceur, de solitude, de colère, d'impuissance et de désespoir. Et le mot écoanxiété n'avait pas encore été inventé ! 

La lumière 

C'est alors que, doucement, la lumière est revenue. 

La première éclaircie prit la forme d'une adhésion à l’association écologiste Les Amis de la Terre. 

Je me souviens de nos réunions en plein cœur de Paris dans un vieil appartement gris qui sentais un peu la poussière. Il y avait une grande table recouverte d'un feutre vert autour de laquelle nous nous assoyions. Les sujets de débats n'étaient pas très joyeux et les actions proposées n'étaient pas très enthousiasmantes. 

Pourtant, lors de ces réunions, quelque chose en moi s'apaisait. Pour la première fois depuis longtemps, je n'avais plus besoin de justifier mes angoisses puisque mes camarades les partageaient. Je n'étais plus l'oiseau de mauvais augure. Je n’étais plus cette sorte de Cassandre dérangeante. Mais tout cela manquait de souffle, de vie ! 

C’est alors qu’un soir, au détour d'une réunion, je fis une rencontre décisive. Celle de l'association des Amis de l'ÉCOZAC de la Place de Rungis. 

À la tribune se tenaient Philippe Bovet, Marcus Neumann et Elsa Gheziel, venus présenter leur projet : Leur but était de militer pour la construction du premier quartier respectueux de l'environnement dans le 13eme arrondissement de Paris. L'association avait rédigé une plate-forme d'objectifs qui demandait que les bâtiments soient économes en énergie, construits avec des matériaux biosourcés et alimentés en énergie renouvelable, que les eaux de pluie soient récupérées, que la place de la voiture soit repensée pour favoriser les modes de transport doux, que des jardins partagés soient mis à disposition des habitants. L'idée était aussi de peser plus largement sur le débat public et faire avancer les politiques publiques en lien avec l'habitat, l'urbanisme et le changement climatique. 

Mais j'entendis aussi autre chose. J'entendis une promesse. La promesse qu'il était encore possible d'agir. La promesse que la lucidité n'était pas condamnée à l'impuissance. Pour la première fois, il ne s’agissait plus seulement de comprendre ou de dénoncer, mais d’entreprendre. Concrètement. Localement. Utilement. J'ai été immédiatement enthousiasmé par ce projet et sans la moindre hésitation j'ai adhéré à l'association. 

J'ai été très impressionné par la personnalité des membres de ce trio. Chacun apportait une lumière particulière. 

Philippe, avec son savoir encyclopédique, et bien qu’à peine plus âgé que moi, est devenu à cette époque mon père spirituel en écologie. 

Marcus, avec sa rigueur de scientifique mais avec son âme d'entrepreneur était un battant, là où beaucoup voyaient des obstacles, il cherchait déjà des stratégies. 

Enfin, Elsa faisait vivre au quotidien l'association. Je crois aujourd'hui qu'elle ne mesurait pas l'importance qu'elle eut dans ma reconstruction. Un jour où je lui confiais mon désarroi devant l'intensité de mes émotions, elle me répondit simplement : 

"Bienvenue chez les êtres humains. Seuls les psychopathes ne ressentent rien". 

Cette phrase, si simple en apparence, eut sur moi l'effet d'une bénédiction. Pendant des années, j'avais considéré ma sensibilité comme une faiblesse. Elle me permit soudain de la regarder autrement. Comme une preuve de mon humanité. 

A côté d'eux je me sentais tout petit, mais ils ont eu la gentillesse de m'accueillir, de me faire confiance et de me laisser une place dans leur groupe. C'est ainsi que je suis devenu le coordinateur des bénévoles de l'association, puis quelques temps après administrateur de l'association. 

Je me suis plongé à corps perdu dans mes missions d'autant plus que l'association a rapidement pris de la visibilité et de l'ampleur. Mon épouse a eu l'intelligence de me laisser beaucoup de temps pour cette activité. 

Avec les bénévoles, qu'il fallait motiver, nous avons fait du tractage, des manifestations, tenus des stands lors d'événements, été présents lors des réunions publiques organisées par la mairie. 

Avec l'association, nous organisions aussi des voyages d'étude sur les écoquartiers à destination de tout type de public et notamment de décideurs politiques. L’idée était de changer leurs représentations en montrant ce qui se faisait de bien à l’étranger puisque la France était alors très en retard sur le sujet. Nous partions toujours en train (j'ai décidé en 2005 que je ne prendrai plus jamais l'avion). Nous avons visité Bedzed, en banlieue de Londres, Malmö en Suède, et surtout le quartier Vauban à Fribourg en Brisgau en Allemagne. 

Ce dernier voyage fut une révélation, il m'a semblé que je pouvais toucher du doigt le paradis. Enfin je pouvais voir un exemple d'habitat durable, moderne, confortable, beau et au contact de la nature bien qu'urbain. Je me suis pris à rêver d'habiter avec mes enfants et ma femme dans un tel environnement. 

Nos efforts ont été couronnés de succès et c’est ainsi que le premier écoquartier de Paris est sorti de terre. 

Je dois beaucoup à cette association et à ses fondateurs, en ce qu'ils m'ont permis de me remettre en mouvement et de reprendre contact avec la vie. 

L’ancrage 

A mesure que je m'engageais, une autre transformation se produisait. Je découvrais que l'action extérieure ne suffisait pas. On peut tenter de changer le monde. Encore faut-il apprendre à habiter le sien. C'est à cette époque que la méditation de pleine conscience entra dans ma vie. 

Mon père m’avait parlé de la « pleine conscience », présentée comme un outil de performance cognitive. J’ai découvert plus tard que c’était bien plus que ça. 

J’ai lu Kabat-Zinn sans tout comprendre au début, mais fasciné. Puis Christophe André, Zindel Segal, Jack Kornfield, Matthieu Ricard… Et surtout, j’ai pratiqué. 

J’ai fréquenté les bouddhistes, les champions du monde en la matière. J’ai testé plusieurs traditions, avant de m’ancrer dans celle de Shamballa, la plus laïque. Retraites, enseignements, protocole MBSR… 

J’ai découvert un continent intérieur dont j'ignorais l'existence. Dans cet espace de silence, je rencontrai peu à peu mes peurs, ma colère, ma tristesse. Je cessai de les combattre. J'appris à les écouter. Puis à les laisser passer comme les nuages passent dans le ciel. 

J’y ai appris de grandes vérités : l’impermanence et l’interdépendance de toute chose, la vraie nature de l'esprit et l’importance de la compassion. Je compris que la souffrance naît souvent de notre désir désespéré de retenir ce qui change et de repousser ce qui nous effraie. Je compris aussi que l'on peut regarder la réalité telle qu'elle est sans renoncer pour autant à la joie. 

Cette découverte fut immense. Elle transforma progressivement mon rapport au monde. Peu à peu, mon âme retrouva son souffle. C'est ainsi qu’en 2010 j'ai écrit "mixer le bonheur" qui se voulait une synthèse de ce que j'avais appris sur ce sujet et que l’on peut retrouver sur le blog de Bruno. 

Les antidépresseurs quittèrent ma vie. 

Les bouleversements 

Enfin cette période a été celle des bouleversements amoureux. 

Avec mon épouse, rien ne s’améliorait. Je pense, et c'est un euphémisme, n'avoir pas été très drôle pour elle. Je ne comprenais pas qu'elle ne prenne pas conscience de la gravité de la situation, de ce que cela allait impliquer pour l'avenir de nos enfants et qu'elle ne souhaitait pas changer sa façon de vivre. Cela me rendait dingue et je crois que je la rendais dingue en retour. Avec le recul, j'en suis sincèrement navré, il me semble que ma femme ne méritait pas cela. 

Notre couple s’est alors défait. Ce jour de 2007 où j’ai fait ma valise pour quitter définitivement le foyer familial reste le pire de ma vie. Ce fut un déchirement profond, j’avais l’impression d’abandonner mes enfants, d’échouer. 

Ma sœur m'a beaucoup accompagnée durant cette période. Je lui dois beaucoup grâce à son écoute et à son soutien moral. 

Pourtant, j'ai rapidement retrouvé un second souffle dans cette nouvelle vie de célibataire. Enfin ce n'était plus la guerre à la maison et je pouvais organiser ma vie selon mes nouvelles valeurs. Les enfants semblaient bien s'accommoder de notre séparation et j’étais heureux de pouvoir m’en occuper quand ils étaient sous mon toit. Je crois qu’ils étaient heureux aussi. 

J'ai pu aussi rencontrer et recevoir des gens qui partageaient mes convictions et pleinement m'impliquer dans l'association. 

Enfin, cela a été aussi la période où j'ai rencontré Céline qui est aujourd'hui mon épouse. Notre rencontre en 2009 a été décisive dans ma reconstruction psychologique. Enfin je rencontrais une femme partageant mes valeurs et mes craintes liées au changement climatique. Enfin je pouvais partager mes convictions sans passer pour un hurluberlu. Nous nous comprenions, ressentions la même chose et, cerise sur le gâteau, partagions le même intérêt pour la méditation. Enfin je n'étais plus seul et j'allais pouvoir rebâtir ma vie sur de nouvelles fondations. Je ne remercierai jamais assez la vie qui nous a fait croiser et entremêler nos chemins. 

La mousson 

Alors que retirer comme leçon de cette expérience de vie ? 

D’abord, que l’écoanxiété est le prix d’un regard lucide. Mais regarder le dragon dans les yeux sans s’entourer, c’est risquer de s’y brûler. 

Ensuite, mon écoanxiété et la dépression qui l’a suivie ont été comme la mousson. 

Soudain dans ma vie des nuages noirs se sont amoncelés. Une pluie battante s'est mise à tomber. Peu à peu l'eau glaciale est montée autour de moi. Inexorablement elle a tout recouvert. Elle s'est infiltrée partout. Tout a été noyé, emporté, dévasté par ce courant glacial. J’ai lutté pour ne pas sombrer dans ces eaux noires. 

Et puis, un jour, la pluie s’est calmée. L’eau a reflué, lentement. Les nuages se sont dissipés. Derrière eux, les rayons du soleil se sont mis à percer. 

C’est alors que j’ai pris conscience que le paysage autour de moi et en moi avait changé. Plus rien n’était intact. Mais quelque chose avait grandi, refleuri, verdi. Comme les végétaux après la pluie, j’avais retrouvé une nouvelle vigueur. Je venais de pénétrer dans un nouveau monde nouveau, riche d'amour du vivant, d'humanité, de bienveillance et d’humilité. J'étais entré dans un nouveau paradigme et c'est celui-ci que je m'emploie dorénavant à faire vivre au quotidien. 

Namasté chères lectrices et chers lecteurs. 

Par Christophe Bombled 

vendredi 24 juillet 2026

L’ère du confinement

« Petites boîtes, petites boîtes, Petites boîtes faites en ticky-tacky » Graeme Allwright 

Après le COVID, nous pensions que le confinement serait une parenthèse. Une anomalie de l’histoire. Une mesure exceptionnelle, dictée par l’urgence sanitaire. Mais si nous nous trompions ? 

Depuis des années déjà, nous apprenons à vivre enfermés. 

Je me souviens que petit, avec mes camarades, nous nous amusions dehors, nous jouions dans la rue, nous grimpions dans les arbres, nous construisions des cabanes et nous allions nous promener dans le village. Le matin, c’est en petite troupe que nous partions à l’école. Aujourd’hui, les rues sont vides d’enfants : trop dangereux, dit-on. Trop d’accidents, trop de peurs, réelles ou fantasmées. Alors on reste à l’intérieur, derrière des murs rassurants. 

Puis est venu le COVID et le temps du confinement sanitaire. Nous avons appris à limiter nos déplacements, à réduire nos contacts, à vivre à distance. Pendant des mois, nous avons découvert qu’il était possible de travailler, d’étudier, de consommer et même de maintenir un semblant de vie sociale sans quitter son domicile. Et nous nous y sommes, en partie, habitués 

C’est ainsi que dans le même temps, un autre confinement s’est installé presque silencieusement : le confinement numérique. Les écrans occupent une place croissante dans nos vies jusqu’à envahir notre quotidien. Ils nous donnent l’illusion de nous relier au monde entier mais nous nous éloignent de ceux qui nous entourent. Nous échangeons davantage de messages, mais moins de paroles. Nous parlons à des IA. Nous faisons moins l’amour. Nous fréquentons des communautés virtuelles, mais nous ne connaissons pas nos voisins. Nous apprenons à vivre dans des univers filtrés, protégés, maîtrisés. Comme si notre époque nous poussait à remplacer l’expérience directe du monde par sa version numérisée. Le numérique nous retient chez nous : les repas, uberisés; le cinéma, netflixisés ; les amis, pixélisés ! Les courses, les rencontres, les démarches administratives, le travail, tout vient à nous. Le monde extérieur devient optionnel. Il suffit d’un écran, d’un canapé, d’une connexion. Nous ne sommes pas enfermés par la force, mais par commodité. Et c’est peut-être là le plus troublant : nous apprenons à aimer notre enfermement et nous nous confinons dans une bulle virtuelle. 

Aujourd’hui, un nouveau type de confinement s’impose à nous, plus implacable, plus brutal : celui imposé par le dérèglement climatique. Les chaleurs deviennent écrasantes, l’air parfois irrespirable, les catastrophes naturelles plus fréquentes. Alors, une fois encore, nous nous replions. Nous fermons les volets, nous restons chez nous, nous évitons l’extérieur devenu hostile, invivable. 

Et demain ? 

Demain, vivrons-nous dans un monde où l’enfermement sera la norme ? Un monde où l’on ne sortira plus, où l’on se protégera sans cesse, où le lien avec la nature — et avec les autres — sera toujours plus ténu. Un monde de précaution permanente. Et ce qui ressemble à une protection pourrait bien devenir une prison. 

Car cette évolution n’est pas seulement subie. Elle est aussi, en partie, le fruit de nos choix collectifs. Notre mode de vie, énergivore, extractif, déconnecté du vivant, participe à rendre le monde extérieur moins habitable. Nous avons fragilisé les équilibres dont dépend notre liberté. 

D’une certaine manière, nous construisons nous-mêmes les murs qui nous enferment. 

La peine est silencieuse, progressive : un enfermement à perpétuité dans des espaces de plus en plus contrôlés, de plus en plus artificiels, de plus en plus coupés du vivant. 

Et cette ère du confinement ne sera pas vécue de la même manière par tous. Certains habiteront des logements spacieux, climatisés, connectés, entourés de services. D’autres seront enfermés dans des espaces trop petits, trop chauds, trop bruyants, trop pauvres. Le confinement des uns ressemblera à un cocon ; celui des autres à une assignation à résidence. 

Mais peut-être est-il encore temps pour infléchir la trajectoire ? 

À condition de reconnaître notre interdépendance. De comprendre que nous ne sommes pas séparés du reste du vivant, mais intimement liés à lui. À condition de transformer nos modes de vie, de production, de consommation. Et surtout, de réapprendre à tisser des liens — avec les autres humains, mais aussi avec le monde vivant dans son ensemble. 

Sans cela, l’ère du confinement ne fera que commencer et peut-être trouverons nous cela normal ? 

Par Christophe Bombled 

mercredi 1 octobre 2025

Nous sommes tous et toutes atteint.e.s du syndrome de Diogène

Imaginez un appartement dont chaque pièce déborde de déchets. Les couloirs sont encombrés de sacs plastiques, les fenêtres obstruées par des montagnes d’objets inutiles, l’air est irrespirable, saturé de poussière et de moisissures. Le sol craque sous le poids des accumulations, les murs suintent l’humidité, et pourtant, le locataire refuse de jeter quoi que ce soit. Il reste là, à vivre dans son propre cloaque incapable d’agir pour retrouver un logement sain. 

Maintenant, agrandissez cette image à l’échelle de la planète : Bienvenue chez nous ! 

Nous vivons aujourd’hui sur terre littéralement au milieu de nos déchets. Les produits chimiques suintent dans nos sols et polluent les eaux, les pesticides imprègnent nos assiettes, les microplastiques et métaux lourds s’accumulent dans nos foies, reins et cerveaux, les PFAS circulent dans notre sang, les suies des mégafeux noircissent nos poumons, les dioxines corrodent nos cellules, les perturbateurs endocriniens sabotent nos hormones. Chaque bouffée d’air est un cocktail toxique, chaque gorgée d’eau un mélange de résidus industriels, chaque bouchée de nourriture un concentré de nos propres poisons. Nous sommes devenus les cobayes d’une expérience monstrueuse : celle d’une civilisation qui, jour après jour, s’empoisonne elle-même ainsi que le reste du vivant. 

Le syndrome de Diogène, c’est nous. Comme le malade qui s’accroche à ses ordures, nous nous cramponnons à ce qui nous détruit. Nos "trésors" à nous, ce sont les énergies fossiles qui réchauffent notre atmosphère, l’agriculture intensive qui stérilise nos sols et pollue les eaux, la surconsommation qui remplit nos décharges. Nous préférons l’enfer connu de notre modèle toxique à l’effort d’un changement. Nous tergiversons, nous débattons, nous reportons, comme un malade qui tripatouille ses déchets plutôt que de se prendre en main, alors que son logement pourrit autour de lui. 

Les scientifiques ont identifié des lignes rouges : neuf limites planétaires, les seuils à ne pas franchir pour que la Terre reste habitable. Nous en avons déjà pulvérisé sept. Le climat se dérègle, la biodiversité s’effondre, les sols se transforment en poussière, les océans deviennent des soupes acides, l’air irrite nos poumons… Nous vivons en surrégime, comme un Diogène qui continue à entasser des ordures dans un studio déjà saturé, jusqu’à ce que le plafond s’effondre. 

Les conséquences ? Elles crèvent les yeux. Des maladies qui explosent, des canicules qui tuent, des sécheresses qui transforment les terres fertiles en déserts, des inondations qui noient nos villes, des forêts aux arbres malades et des campagnes sans vie. Pourtant, nous faisons semblant de ne pas voir. Nous parlons de Mars, de colonies spatiales, de terres promises ailleurs dans l’univers. Mensonge ! Aucune planète de rechange ne nous attend. Aucune arche spatiale ne viendra nous sauver. Nous sommes destinés à vivre ici, dans cette maison qui fut si belle et que nous souillons méthodiquement, comme un malade qui s’évertue à pourrir son propre appartement devenu insalubre. 

Les limites planétaires ne sont pas des théories. Ce sont les murs de notre maison qui aujourd’hui se fissurent et qui s’effondrent 

Nous aimons nous croire indépendants, maîtres de notre destin. Illusion ! Quand les forêts canadiennes brûlent, ce sont nos poumons en Europe qui suffoquent. Quand les plastiques envahissent le Pacifique, ils finissent dans nos estomacs. Quand les pesticides exterminent les abeilles, nos assiettes se vident. Nos choix ont des répercussions en cascade. Les gaz à effet de serre que nous crachons ne restent pas au-dessus de nos têtes : ils voyagent, s’accumulent, réchauffent la planète, font monter les océans, déclenchent des catastrophes à des milliers de kilomètres. 

Nous ne sommes pas des îles, tout est interdépendant ; nous sommes une sous-partie d’un seul organisme planétaire aujourd’hui intoxiqué, asphyxié, au bord de l’effondrement. Notre bien-être est indissociable de celui de la Terre. Nous vivrons sainement seulement dans un environnement sain, et misérablement dans un environnement misérable. Mais apparemment nous sommes tous enchaînés à ce système délétère que nous avons créé, comme les chaînes d’un Diogène qui l’attachent à ses déchets. 

Nous avons bâti une civilisation sur une illusion : celle d’une planète toujours capable d’absorber les fruits pourris de notre mode de vie moderne. Or, la physique et la chimie, elles, ne plaisantent pas. Elles ne se soucient ni de nos beaux discours, ni de nos promesses électorales, ni de nos tergiversations, ni de nos espérances. Elles agissent, implacables. Et leurs effets sont déjà là : effondrement des écosystèmes, multiplication des catastrophes, empoisonnement généralisé. 

Il n’y a pas de négociation possible. Soit nous changeons, soit nous disparaissons. Soit nous nous soignons de notre syndrome généralisé de Diogène, soit nous serons ensevelis sous nos propres immondices, étouffés dans notre maison transformée en décharge géante. 

 Christophe B. 

dimanche 21 septembre 2025

Pour la République et la Paix ...

Texte lu par mes soins, pour le groupe des Écologistes des Ulis,

lors de la fête de la République et de la paix, célébrée, 

comme tous les 21 septembre.

Chères citoyennes, chers citoyens, 

Chères amies, chers amis, 

La manifestation d'extrême droite du week-end dernier, à Londres, est effrayante par son ampleur. Il ne sert à rien de le nier, définitivement le fascisme a le vent en poupe en Europe et dans le monde. Trump a brisé les derniers tabous. L'humanisme, en état de sidération, perd du terrain, au profit de la haine décomplexée et c'est catastrophique. 

Soutenir l'extrême droite c'est soutenir un groupe qui porte en lui les germes de la violence, du meurtre, du sang et des larmes. Les fascistes et leurs ami.e.s pourront toujours argumenter que c'est faux, la réalité a le cuir épais : "Aux Etats-Unis, l’extrême droite est impliquée dans 93 % des meurtres extrémistes" peut-on lire dans libération. [...] Sur 20 ans (aux USA ndt), une très large majorité des meurtriers (347 sur 371) sont liés à des organisations d’extrême droite. Pour la majorité d’entre eux (262), il s’agit de suprémacistes blancs. [...]. 

Et ainsi, n'en déplaise à la droite et son extrême et à l’ère de la post-vérité où tout est permis, l'assassin de Charlie Kirk est bien des leurs. 

Chez les écologistes on condamne fermement le fait de tuer quelqu’un et particulièrement pour ce qu’il dit. Cependant transformer cet homme raciste, sexiste, homophobe, transphobe et antisémite, en martyr de la liberté d’expression c’est juste ouvrir davantage les discours ultra réactionnaires et racistes dans l’espace public. 

Benjamin Brillaud (nota bene) dit et on partage « Je vois des comparatifs avec Martin Luther King, Kennedy, Charlie Hebdo… c’est la foire à la saucisse. Tant de « silences » médiatiques sur tant d’horreurs, et tant de bruit sur un suprémaciste qui n’attisait que la haine…c’est symptomatique de quelque chose et c’est profondément triste. » 

C’est dans ce contexte national et international régressif qu’aujourd’hui, nous célébrons la République et la Paix. Et cela n’en a que plus d’importance. Deux valeurs indissociables, deux idéaux qui nous rappellent que la liberté, l’égalité, la fraternité et la laïcité ne peuvent pleinement s’épanouir que dans un monde libéré de la violence et du mépris de la vie. 

Notre République démocratique et humaniste est notre bien commun, notre Etat de droits, non négociable, est le gardien de nos libertés. Notre République démocratique et humaniste nous rassemble au-delà de nos différences. Elle nous oblige à protéger les plus vulnérables, à garantir à chacune et chacun sa place, sa dignité, ses droits. Mais la République ne peut être vivante que si elle s’adosse à la justice sociale et à la justice environnementale et il ne peut y avoir de justice sociale, donc de paix civile sans justice environnementale. 

La Paix, elle, n’est pas seulement l’absence de guerre. Elle est la construction quotidienne d’un monde où l’on privilégie le dialogue à la confrontation, le soin à la prédation, le partage à l’accaparement. Elle commence ici, dans notre manière de vivre ensemble, et elle s’étend jusqu’à la planète toute entière. Le pacifisme c'est travailler à annihiler toutes les causes de la guerre mais pas de refuser un conflit imposé par une puissance incontrôlée car on ne peut pas crier « à tout prix la paix ». Quel prix sommes-nous prêts à payer pour avoir la paix en cas d’agression ? 

Le pacifisme c'est travailler à annihiler toutes les causes de la guerre, or, nous le savons, notre maison commune est menacée et premièrement par la remise en cause de la science au profit des croyances. Le climat se dérègle, la biodiversité s’effondre, les inégalités s’aggravent. Les crises écologiques alimentent les conflits et déplacent des millions de personnes. C’est pourquoi être écologiste aujourd’hui, c’est être artisan de paix. Car sans respect de la nature, il n’y aura pas de justice, et sans justice, il n’y aura pas de paix. C’est tout le message du Prix Nobel de la paix de 2007, décerné au GIEC pour leurs efforts de collecte et de diffusion des connaissances sur les changements climatiques provoqués par l'homme qui, à terme, provoqueront tensions et guerres. 

En ce jour de fête, souvenons-nous que chaque geste compte. Chaque engagement local, dans une pensée globale, participe à cette grande œuvre de concorde. Chaque arbre planté, chaque énergie renouvelable produite, chaque solidarité créée entre voisins est une victoire de la République et de la Paix. 

Alors, rassemblons nos forces. Portons haut les couleurs de l’écologie, de la démocratie, et de l’humanité. La République est notre socle, la Paix est notre horizon, et l’écologie est le chemin qui relie l’une à l’autre. 

Vivce la France, vive la République, vive la Paix, et vive l’écologie !

 

samedi 20 septembre 2025

Fête de l'Huma : la réponse de Paul Watson

Mail de Paul Watson aux adhérent.e.s de Sea Sheperd France. Une réponse qui a le méritre d'être claire et honnorable. 

Hier, je ne savais pas ce qu'était un écofasciste. 

Aujourd'hui, apparemment, j'en suis un. 

Samedi dernier, j'ai parlé devant une foule conséquente lors de la conférence annuelle de la Fête de l'Humanité en France. 

Ce fut un événement passionnant, quelques milliers de personnes sympathisantes mais également environ deux cent manifestants indignés qui me hurlaient dessus et exigeaient qu'on me fasse taire , ce que j'ai trouvé plutôt ironique pour un évènement qui défend la liberté d'expression. 

Ce n'est pas de la faute des organisateurs, que j'ai trouvés plutôt ouverts et respectueux du droit de parole, et j'apprécie qu'ils m'aient invité

Les quelques centaines de perturbateurs étaient un groupe pour le moins enthousiaste, certains brandissaient le poing et me dénonçaient comme cette chose qu'ils appellent un « écofasciste. » J'ai l'habitude d'être traité de beaucoup de choses, notamment d'écoterroriste, d'extrémiste environnemental, d'activiste militant perturbateur et d'écopirate. Tous des surnoms très flatteurs et maintenant je peux en ajouter un nouveau - écofasciste. 

C'était génial. J'adore les publics hostiles et les débats animés, j’ai trouvé leurs chants « antifascistes " accrocheurs et mélodieux . 

J’ai toujours trouvé ce genre de perturbations excitantes pour ma part car elles créent une atmosphère propice à la transmission d'un message. La dernière fois que j'ai eu un public encore plus hostile, c'était il y a de nombreuses années quand j'ai débattu avec le Premier ministre de Terre-Neuve Brian Peckford devant un public de mille partisans de la chasse aux phoques, ou en 1984 quand je me suis adressé à une foule de trappeurs et de chasseurs en Colombie-Britannique du Nord en m'opposant à l'abattage de loups sponsorisé par le gouvernement. J'ai apprécié ces rencontres et je dois admettre que j'ai également apprécié la rencontre de samedi dernier. Rien de mieux que les cris fervents d'une foule pour m’inspirer et me motiver davantage. Donc j'étais très certainement inspiré pour exprimer mes positions, encore plus haut et fort, sur le biocentrisme, l'écologie profonde et les droits de la nature, ce qui, me dit-on, est de l'écofascisme. 

Et si c'est ainsi que l'écofascisme est défini, je ne m’en défendrai pas. 

Donc, en gardant le sourire et en élevant le volume de ma voix, j'ai transmis mon message sur l'importance de défendre la vie, la diversité et l'interdépendance dans les océans. 

D'après ce que j'ai compris, ces gens étaient contrariés que mes priorités soient écologiques et non politiques, que je valorise la vie des autres espèces au-dessus de l'humanité et que je considère le matérialisme humain et le comportement humain comme destructeurs pour la nature. Leur point de vue est que ma position de rectitude écologique n'est pas un point de vue politiquement acceptable. 

Tout ceci est très vrai et je ne présente aucune excuse. Je considère leur colère anthropocentrique comme une validation de mon biocentrisme. 

Nous, les humains, vivons sur cette planète grâce à des centaines de milliers d'espèces, nous sommes des passagers du Vaisseau Terre, et si nous voulons survivre, nous devons nous assurer que tous survivent. Je défends le biocentrisme, l'idée que nous ne sommes pas les maîtres et possesseurs de cette planète, que nous ne sommes pas l'espèce la plus importante au monde , et que les droits des humains ne devraient pas avoir la priorité sur les droits des autres espèces, plantes comme animaux. 

Certains considèrent apparemment mes critiques de l'anthropocentrisme comme racistes. 

Je ne crois pas qu'une personne biocentrique puisse être raciste puisque nous reconnaissons qu'il n'y a qu'une seule race, la race humaine, et que chaque humain est égal à tout autre humain et que toute vie de toutes les espèces est interdépendante. 

Cependant, nous ne sommes pas écologiquement égaux à de nombreuses autres espèces parce que beaucoup d'autres espèces sont plus précieuses que nous au maintien de la vie sur Terre. Cela signifie concrètement qu'elles n'ont pas besoin de nous, mais nous avons besoin d'elles. Nous ne pouvons pas vivre sur cette planète sans les microbes, les abeilles, les champignons, les arbres, les poissons, le phytoplancton et les baleines. Ils se porteraient en revanche très bien sans nous. 

Certains m'ont accusé d'être anti-autochtone pour m'être opposé à la chasse baleinière de la tribu Makah de l'État de Washington, oubliant commodément que mon opposition était à l'invitation de plus d'une douzaine d'Anciens de la nation Makah et que beaucoup de membres de mon équipage étaient eux mêmes autochtones. 

Ne se revendiquer ni de droite ni de gauche ni même centriste est une position incompréhensible pour certains. Ce sont des valeurs politiquement anthropocentriques, et je rejette les valeurs anthropocentriques. Donc, pour la droite, je suis dénoncé comme gauchiste et pour la gauche, je suis dénoncé comme extrémiste de droite ou cette chose intéressante qu'ils appellent un écofasciste. 

Après toute une vie passée à travailler avec et à lutter pour les droits des autochtones d'Amérique du Nord et du Sud, des Aborigènes d'Australie et des Maoris de Nouvelle-Zélande, c'était hilarant de voir un groupe d'Européens blancs privilégiés me dénoncer sur la base de désinformation et de propagande biaisée de mon histoire, une histoire dont ils ne savent de toute évidence pas grand-chose. 

Certains m'ont accusé d'être anti-immigration, ce à quoi j'ai répondu que je ne crois pas aux frontières et que mes opinions sur l'immigration sont les mêmes que celles du défunt leader du syndicat United Farmworkers, César Chávez : l'immigration illégale est utilisée par l'agrobusiness et les entreprises américaines pour maintenir les communautés latinos dans la pauvreté, une politique qui perpétue la misère et l'esclavage moderne aux États-Unis. 

Je ne suis certainement pas nationaliste et, à mon avis, l'Amérique du Nord et l'Amérique du Sud devraient avoir des frontières ouvertes. Un être humain devrait avoir la liberté de se déplacer sur la planète sans restriction ni persécution. 

Et bien sûr, on m’accuse d’être raciste à cause de mon amitié avec Brigitte Bardot. Pour cela, je ne présente aucune excuse. Ce que Brigitte Bardot a accompli en 1977 mit fin au massacre commercial des phoques au Canada. Parce qu'elle a parlé, parce qu'elle a utilisé sa célébrité pour faire avancer la cause, plusieurs millions de bébés phoques ont eu la vie sauve et le marché des produits en peau de phoque s’est effondré dans de nombreux pays, y compris dans toute l'Europe. Je connais très peu de gens qui ont accompli autant pour les animaux qu'elle. 

Une autre accusation est que je veux voir la population humaine réduite de huit milliards à moins d'un milliard de personnes. C'est une déformation grossière de ce que j'ai réellement dit de nombreuses fois, à savoir que si l'humanité persiste à ignorer les lois de l'écologie, de l'interdépendance et la diminution de la diversité, cela conduira à la diminution des ressources et de la capacité de charge et aura des conséquences dévastatrices sur les populations humaines qui chuteraient en deçà de 1 milliard. Je ne préconise pas une réduction forcée de la population, mais je souligne que si la croissance démographique humaine n'est pas stabilisée, cela entraînera un effondrement écologique et l'incapacité de soutenir plus de huit milliards de personnes. 

Un monde sans abeilles, sans arbres, sans herbe, sans poissons n'est pas un monde capable de soutenir tant de milliards de primates consommateurs de ressources finies. 

Énoncer des faits écologiques et exposer des réalités écologiques n'est pas anti-humain. En fait, c'est très pro-humain parce que le mouvement environnemental vise vraiment à sauver l'humanité de la folie écologique de l'humanité. 

Si mes positions politiques ne sont ni de droite ni de gauche, alors que sont-elles ? C'est très simple, mes positions politiques sont anti-guerre (peu importe la raison), anti-racisme, anti-pauvreté, anti-génocide, pro-animal, pro-plante, pro-nature, pro-enfants et pro-paix. 

Je n'ai pas besoin de me définir par les querelles incessantes et improductives entre les stupides idéologies anthropocentriques de gauche et de droite. 

Mes positions ont toujours été écologiquement correctes, c'est-à-dire conformes aux trois lois fondamentales de l'écologie - la loi de la diversité, la loi de l'interdépendance et la loi des ressources finies. 

 Aucune espèce ne peut survivre en dehors de ces impératifs écologiques. 

Mes efforts pour travailler avec les Kayapó remontent à 1989 quand j'étais aux côtés du chef Paulinho Paiakan pour m'opposer au barrage du fleuve Xingu. En 1973, j'ai servi au combat comme infirmier pendant l'occupation de Wounded Knee par l'American Indian Movement pour défendre le traité de Fort Laramie de 1868. 

Tout cela ne signifie grand-chose pour quelques centaines de blancs qui me crient "écofascisme" tout en essayant sans succès de m'empêcher de parler. Ils ont décidé que ce que je disais était inacceptable pour eux et c'est parfaitement compréhensible puisque je ne tiens pas les positions que j'exprime dans le but de plaire aux gens. Je sais que mes opinions énervent beaucoup de gens et c'est le but - forcer les gens à affronter les réalités écologiques. 

Une question qui m'a été posée était si j'avais dit que les vies de quatre cent mille phoques valaient plus que les vies de quatre chasseurs de phoques qui sont morts en essayant de tuer des bébés phoques du Groenland. J'ai dit que oui, j'avais dit ça. Pourquoi dirais-je une telle chose ? Eh bien, parce que les vies de quatre cent mille phoques valent plus que les quatre hommes qui essayaient de les tuer. Est-ce une déclaration écofasciste ? Peut-être, mais je vois ça comme une vérité écologique. La survie d'une espèce menacée est plus importante que les quelques vies d'une espèce beaucoup plus abondante. Je suis monté sur cette scène sans savoir ce qu'était un écofasciste. 

Une heure plus tard, j'en suis descendu sous les applaudissements de mille personnes et les huées de quelques centaines d'autres avec une compréhension claire que selon leurs valeurs anthropocentriques, j'étais un environnementaliste écofasciste qui aime et respecte les animaux et la nature plus que l'humanité. 

 Et à cette accusation, et si c'est leur définition, je plaide fièrement coupable. 

Capitaine Paul Watson

 

Photo : Paul Watson à la Fête de l'Huma samedi 13 septembre. - ©THIERRY LE FOUILLE/SIPA 

mardi 15 juillet 2025

Quand Bellman et Bouddha se rencontrent

Mon père, grand penseur et vulgarisateur de la complexité, il y a déjà longtemps m'a fait un très beau cadeau en m'expliquant un théorème simple et pourtant puissant : le théorème de Bellman. 

Ce théorème pose le principe que « pour optimiser un système, il faut savoir désoptimiser les sous-systèmes qui le composent ». Qu'est ce que cela veut dire ? Prenons un exemple du quotidien pour illustrer ce propos, par exemple la voiture. 

Pour faire une voiture (système) performante, un constructeur mal avisé pourrait être tenté d’optimiser chaque sous-système qui la compose comme par exemple mettre le moteur le plus puissant (sous-système 1), la carrosserie la plus légère (sous-système 2), des pneus les plus fins (sous-système 3), etc. En optimisant chaque sous-système, on pourrait penser que ce constructeur va obtenir la voiture la plus optimisée, mais en fait cela va être en réalité une mauvaise voiture parce que son moteur va trop consommer, provoquer des vibrations de carrosserie inconfortables et l’usure prématurée des soudures et des pneus. Pour faire une bonne voiture, autrement dit un bon système, le constructeur va donc désoptimiser le moteur (sous-système 1) en réduisant sa puissance, la carrosserie (sous-système 2) en la faisant plus épaisse et donc plus résistante car plus lourde, les pneus (sous-système 3) en rajoutant du caoutchouc, etc. 

Le problème est que si le constructeur désoptimise trop ces sous-systèmes il aura aussi une mauvaise voiture au résultat. 

Tout l’art de l’ingénieur, c’est de savoir où placer le curseur de la désoptimisation des sous-systèmes. 

Fort de la connaissance de ce théorème, on peut l'appliquer à à peu près tous les domaines car tout est système. Ainsi pour prendre une illustration, dans le domaine agricole, on comprend bien que si chaque consommateur français (sous système) cherche à s'optimiser en achetant des fruits et légumes à bas coût mais venant d'Espagne, l'économie française (système) va se désoptimiser en produisant disparition des agriculteurs français, augmentation du chômage et du désert français, suppression des services publics dans les campagnes, augmentation du mal être des populations habitant encore les campagnes, etc... 

Je pense qu'il en est de même pour le système terre (climat tempéré actuel, biodiversité, qualité des eaux douces et marines,...) qui se désoptimise actuellement, c'est à dire se dégrade, car un de ses sous-systèmes, le sous-système humain cherche à s'optimiser à tous les niveaux à travers une consommation exponentielle suffisamment documentée par ailleurs, des émissions incontrôlées de gaz à effet de serre, un usage déraisonné des pesticides et insecticides, la déforestation massive, la pollution des eaux et l'étalement humain. 

Tant que l'humanité, et d'abord sa partie la plus riche, n'aura pas en tête ce théorème de bellman, il y a fort à parier que la dégradation délétère de l'environnement ne fera que continuer nous entraînant collectivement vers le gouffre. 

Cette propension à vouloir s'optimiser pour chaque humain doit, me semble-t-il, répondre à une règle biologique qui veut que chaque être vivant essaye de tirer un maximum de bénéfices du biotope dans lequel il s'inscrit. Le problème est que l'humanité n'a plus de prédateur naturel pour réguler ses ardeurs. Comment se fait-il que l'être humain, qui n'est pas tout à fait un animal comme les autres dans la mesure où il est doté d'une conscience et d'une intelligence particulièrement développées, continue-t-il d'agir à un niveau collectif comme si tout allait bien et que les choses pouvaient durer ainsi éternellement ? Pourquoi n'agissons nous pas pour redresser la situation ? 

Tout d'abord peut-être parce que l'humanité refuse d'admettre et de prendre en compte les limites planétaires pourtant bien connues aujourd'hui. 

Mais aussi et surtout peut être parce qu'une grande partie de l'humanité a une vision erronée de la réalité. Et là, je ferais appel à un autre de mes grands maîtres à penser, le Bouddha, qui avait notamment bien expliqué que tout est interdépendant mais que l'être humain ne le voit pas. 

L'interdépendance est un concept fondamental qui décrit la nature interconnectée de tous les phénomènes. Selon le Bouddha, rien n'existe de manière indépendante ou isolée. Tout est relié et dépend de causes et de conditions spécifiques pour exister. Cette idée est souvent exprimée par la notion de coproduction conditionnée, qui signifie que chaque phénomène est le résultat d'une multitude de facteurs interdépendants. 

L'interdépendance implique que tout est en constante transformation et que rien n'a d'existence propre ou permanente. 

Ainsi, dans un écosystème, chaque élément dépend des autres pour survivre. Par exemple, les plantes dépendent du soleil, de l'eau et du sol pour pousser. Les animaux dépendent des plantes pour se nourrir, et les plantes dépendent des animaux pour la pollinisation et la dispersion des graines. Si un élément de cet écosystème est perturbé, cela affecte tous les autres éléments. 

L'être humain, au niveau individuel, et l'humanité, au niveau collectif, du fait de leur vision erronée de la réalité agissent comme s'ils étaient des entités séparées et indépendantes de l'écosystème terre dans lequel ils s'inscrivent. Or ce n'est pas le cas et ce faisant en détruisant l'environnement, l'humanité se condamne à terme. 

Est-ce là ce que nous voulons ? N'est il pas temps de suivre les bons conseils de Bouddha et de monsieur Bellman si nous voulons, en tant qu'espèce avoir quelques chances de perdurer sans entraîner de souffrances majeures pour elle ?

Christophe B.

Image : Erik Johansson