Notre Dame des Landes

"Le motif de base de la résistance était l'indignation. Nous vétérans des mouvements de résistance et des forces combattantes de la France libre, nous appelons les jeunes générations à faire vivre, transmettre, l'héritage de la résistance et ses idéaux. Nous leur disons : prenez le relais, indignez-vous ! Les responsables politiques, économiques, intellectuels et l'ensemble de la société ne doivent pas démissionner, ni se laisser impressionner par l'actuelle dictature des marchés financiers qui menacent la paix et la démocratie.

Je vous souhaite à tous, à chacun d'entre vous d'avoir votre motif d'indignation. C'est précieux."

Stéphane Hessel

jeudi 19 juillet 2018

Bruno David : «On ne pourra pas toujours s’en tirer, il n’y a pas de planète B»

Il y a dix ans, on était réveillé par les oiseaux, plus aujourd’hui. Un constat parmi mille autres de l’extinction majeure des espèces qui bouleverse la planète de façon irréversible. Le naturaliste Bruno David, président du Muséum d’histoire naturelle, s’alarme.


Le naturaliste Bruno David, président du Muséum national d’histoire naturelle, partage le constat alarmiste de ses pairs. Et craint que l’homme ne soit pas capable de réagir à temps.

Les scientifiques n’ont plus de mots assez durs pour qualifier l’état de la biodiversité : «Anéantissement biologique», «défaunation aux conséquences catastrophiques»… La situation est-elle si grave ?

J’aime bien prendre du recul. Lors des derniers 500 millions d’années, il y a eu cinq crises d’extinction majeures de la biodiversité et une cinquantaine d’autres plus petites. On peut en tirer des leçons. Premièrement, il n’y a pas deux crises identiques, elles sont toujours conjoncturelles. Deuxièmement, les crises ne tuent pas, elles ne provoquent pas une hécatombe mais sont plus pernicieuses : de génération en génération, les espèces sont moins peuplées. Une crise est mondiale et touche différents groupes d’espèces. Dernière caractéristique : elles sont brutales à l’échelle géologique, de l’ordre du million d’années en moyenne. La deuxième leçon à retenir des crises passées est qu’elles ont toutes été multifactorielles.

On serait donc en train de provoquer et vivre la sixième extinction majeure des espèces ?

Rappelons les faits. Nous constatons un déclin mondial et extrêmement brutal de la biodiversité, qui touche des groupes extrêmement divers, les vertébrés, les insectes et la microfaune du sol. Ça n’a jamais été aussi rapide dans l’histoire. La vitesse est le facteur le plus inquiétant.

Si on extrapole les chiffres du Millenium ecosystem assessment (1) étudiant les 200 dernières années, on aboutit à une éradication de tous les mammifères en environ 10 000 ans. Et cela peut s’accélérer. De même pour le changement climatique, on est sur des vitesses de bouleversement qui ne sont pas compatibles avec la vie végétale et animale.

Vous dites que la crise actuelle est multifactorielle. Quels sont ces facteurs ?

On parle beaucoup du réchauffement climatique, mais la plus grosse pression sur la biodiversité est le changement d’usages. C’est l’utilisation qu’on fait de la planète qui touche le plus la biodiversité. Les études sur le déclin des oiseaux communs publiées par le Muséum et le CNRS, fin mars, montrent que dans les plaines agricoles, l’utilisation des produits phytosanitaires et l’intensification des pratiques empêchent les oiseaux de se reproduire correctement. La pollution, l’agriculture, le changement climatique sont autant de facteurs qui s’additionnent.

On peut donc bien parler d’«anéantissement biologique» ?

Oui. Je ne l’aurais peut-être pas dit il y a quelques années parce qu’on n’avait pas toutes les données détaillées sur le déclin des espèces communes. Mais depuis cinq ans, on empile les mauvaises nouvelles. La diminution des oiseaux, des insectes, de la microfaune du sol qu’on observe en France est extraordinairement alarmante. On est en plein milieu d’une crise du passé. Sauf qu’on va beaucoup plus vite.

Est-on en train de la vivre en France ?

Chez nous, dans nos jardins, beaucoup de gens constatent qu’il y a moins de lapins de garenne et de hérissons, par exemple. Il y a dix ans, j’étais réveillé par les oiseaux à 5 heures du matin, qui faisaient un boucan pas possible. Aujourd’hui, je ne le suis plus, et je ne pense pas être devenu sourd. Face à cela, je me dis : «Ce n’est pas possible. Qu’avons-nous fait ?» On détruit leurs environnements. On bourre les champs de produits phytosanitaires. On met des enrobages sur les graines de céréales pour qu’elles ne soient pas mangées par les parasites et cela empoisonne les animaux. On injecte des perturbateurs endocriniens dans l’eau. Les bestioles se reproduisent moins bien, voire s’empoisonnent. On perturbe tout le système écologique.

Un système dont les humains font partie...

Le dualisme nature versus homme est totalement faux. On a deux kilos de bactéries en nous dont notre vie dépend. En tant qu’espèce, on vit en symbiose avec le reste du monde. On en a besoin pour exister, pour manger, boire. Quand on porte atteinte à la biodiversité, c’est à nous, humains, qu’on porte atteinte. On est en train de gravement perturber le fonctionnement des écosystèmes qui nous rendent un tas de services : la purification de l’eau, de l’atmosphère, les ressources alimentaires, la régulation des grands cycles biochimiques et du climat.

Ces fonctionnements peuvent basculer vers de nouveaux équilibres si on les modifie de manière trop importante. Des équilibres dont on ne connaît pas les conséquences. J’aime prendre l’exemple de la tour Eiffel. Si on lui enlève une, deux, trois poutrelles, c’est comme si on enlève des espèces de certains écosystèmes. Au bout d’un moment, la tour Eiffel va s’effondrer. On aura basculé dans un nouvel écosystème qui ne rendra pas les mêmes services. Et dont les humains seront peut-être absents.

Dans votre livre la Biodiversité de crise en crise, vous posez cette question : «l’espèce humaine sera-t-elle la prochaine à disparaître ?»

Je continue de le penser fortement. Elle ne sera pas la toute prochaine à disparaître, mais sûrement une des prochaines. Parce que nous sommes trop prétentieux de penser qu’avec notre technologie, on pourra toujours s’en tirer. Il n’y a pas de planète B. Il faut arrêter de rêver, il n’y a pas d’autre option que de rester sur Terre pour le moment et d’essayer d’y vivre le mieux possible. La deuxième chose, c’est que nous sommes une espèce complexe, donc fragile. On a une physiologie compliquée, on a l’impression d’avoir une bonne carapace, avec notre technologie, notre pharmacopée, qui nous protègent, mais jusqu’à une certaine limite…

La pharmacopée, qui dépend de la biodiversité…

Oui, il y a des tas d’exemples. Un seul, peut-être le plus spectaculaire. Des bactéries symbiotiques qui vivent sur les larves d’animaux marins microscopiques, les bryozoaires, sécrètent un produit qui est un anticancéreux majeur, contre le cancer du pancréas.

Ces alertes provoquent un certain émoi… qui retombe vite. Pourquoi ?

En étant optimiste, je me dis que nous avons conscience de la manière dont on agit sur notre environnement, donc on a une capacité à réagir. Mais si je me tourne vers l’histoire des sociétés, je constate que l’homme a un comportement puéril face à des enjeux majeurs. Il va, à chaque fois, au bout de son erreur. Nous sommes au volant d’un véhicule sur l’autoroute, nous savons qu’il y a un mur et qu’on y va très vite. Mais la réaction n’est pas à la hauteur de l’enjeu. Je pense qu’on va aller dans le mur. Et ce sera irréversible. Une fois que la tour Eiffel est en mille morceaux sur le Champ de Mars, elle a changé d'état, c'est fini, on est dans le mur.

Sait-on quand se situe ce point de bascule ?

Le paléo-écologiste Anthony Barnosky estime que cela se passera autour de 2050, en extrapolant une tendance : pour le moment, 25 % de la surface des continents est touchée par les changements anthropiques de manière importante. Il continue la courbe et estime que quand on atteindra 50 à 60 %, la planète va commencer à fonctionner autrement. Mais je pense que c’est difficile à évaluer, car on ne sait pas comment on va réagir, quelle sera la pression démographique. En 1980, on était 4,5 milliards d’humains, aujourd’hui, on est plus de 7,5 milliards.

Que faire pour éviter ce basculement ?

Je n’ai pas de solution miracle, je ne suis ni politique ni économiste, je suis naturaliste, je porte un constat. Il faut complètement changer de mode de consommation. Mais la première remise en cause est d’abord démographique. Si on ne veut pas totalement changer de mode de vie, il faut qu’on accepte une réduction de la population. On est dans un modèle économique où il faut qu’elle augmente, mais jusqu’où ? 200 millions, 500 millions, pour la France ? Notre planète est finie, on ne peut pas avoir une croissance infinie, c’est du b.a.-ba. A un moment, il va falloir changer de système. Je pense qu’on ne sera pas capables de le faire, et que ce sont les circonstances qui nous l’imposeront. Le fait que les écosystèmes ne nous rendront plus les mêmes services, que les territoires ne seront plus habitables comme ils l’étaient, risque de provoquer des grandes migrations écologiques extraordinairement violentes et des guerres. Pour sortir de ce cercle vicieux, il faut absolument qu’on freine. Mais rien que l’interdiction de trois insecticides néonicotinoïdes en Europe pour protéger les pollinisateurs, vous avez vu le barouf que ça a fait !

Que pouvons-nous faire en tant que citoyens ?

D’abord, on peut utiliser nos bulletins de vote. On peut aussi manifester : on a le droit de s’exprimer sur l’environnement, de manière démocratique et pacifique. Dans notre vie quotidienne, il faut s’interroger sur chacun de nos petits gestes, sans pour autant renoncer à vivre.

Les petits gestes suffiront-ils ?

Non, peut-être pas. Il faut, après, convaincre les politiques. Nicolas Hulot est sans doute la bonne personne au bon endroit pour le moment, parce qu’il a cette sensibilité.

Qu’attendez-vous de son plan biodiversité ?

Je prends tout ce qui est bon à prendre.

Le gouvernement se montre incohérent, par exemple avec le projet de mine d’or géante en Guyane, soutenu par Emmanuel Macron…

Il y aura forcément des incohérences, car on ne peut pas basculer dans un autre système économique du jour au lendemain. Je pense qu’on en est incapables, moi le premier. Mais il y a quand même le début d’une vraie prise de conscience. Elle ne se traduit juste pas encore en actes.

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(1) Le Millenium ecosystem assessment (Evaluation des écosystèmes pour le millénaire) est né en 2000 à la demande du Secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan. Il vise à fournir des informations scientifiques relatives aux conséquences des changements que subissent les écosystèmes pour le bien-être humain ainsi qu’aux possibilités de réagir.

vendredi 13 juillet 2018

L’huile de palme « durable » n’existe pas



En autorisant Total à importer massivement de l’huile de palme pour sa raffinerie de La Mède (Bouches-du-Rhône), Nicolas Hulot a relancé le débat sur les problèmes environnementaux et sociaux causés par la culture intensive du palmier à huile. L’huile de palme durable existe-t-elle ? Peut-on s’en passer ?

Les plantations de palmier à huile dévastent la biodiversité et des vies humaines dans les pays tropicaux. Le consommateur conscient de ce fait peut vouloir trouver l’alternative à l’huile de palme et à ses multiples dérivés. Pourtant, s’en passer relève du parcours du combattant. Pâtes à tartiner, biscuits, plats préparés, liquides vaisselle, shampoings, dentifrices… plus de la moitié des produits vendus en supermarché en contient, selon Amnesty International.

Le consommateur peut alors se laisser tenter par le logo promettant une huile de palme responsable ou « zéro déforestation » fleurissant les emballages de produits toujours plus nombreux. Suffirait-il alors de consommer des produits utilisant de l’huile responsable pour mettre fin aux conséquences néfastes de sa production ? Non, selon Christian Berdot, qui dénonce ces « outils mis en place par les industriels pour les industriels ». Ce militant des Amis de la Terre ne croit pas à ce système de certification, aux raisons d’être davantage marketing qu’écologiques. « Le principal problème est la surconsommation d’huile de palme. Or, plutôt que de réduire notre consommation, la certification accompagne la croissance de nos importations », résume-t-il. Rassuré par un logo qui « garantit » une huile de palme durable, le consommateur se déculpabilise et continue à acheter.

Effectivement, le problème de ces certifications est qu’elles ne certifient pas grand-chose. Selon un rapport de la fondation Changing Markets publié en mai dernier, aucune des certifications en vigueur aujourd’hui n’a réussi à enrayer la déforestation, le drainage des tourbières ou la perte de la biodiversité. Pourquoi ? Parce que les critères pour obtenir le droit de les apposer sur les emballages sont très flous et peu contraignants.

« Une chaîne d’approvisionnement toujours plus longue et toujours plus complexe »

Prenons l’exemple de la certification RSPO (pour Roundtable On Sustainable Palm Oil ou « table ronde pour une huile de palme durable », en français). Elle couvre 19 % de la production mondiale d’huile de palme, ce qui en fait la référence en la matière. Elle propose trois « niveaux de certification » en fonction du niveau d’engagement de l’entreprise. RSPO Segregated, le régime le plus avancé, affirme garantir une huile de palme qui respecte 100 % du cahier des charges de la table ronde — reste, on va le voir, à savoir de quelles charges on parle. À un niveau inférieur, RSPO Mass Balance — le système hybride — indique qu’une partie de l’huile de palme utilisée respecte les critères, mais que l’autre non. Enfin, Green Palm, le niveau le plus faible, atteste simplement que l’entreprise a versé une somme à la table ronde pour soutenir ses actions. En aucun cas elle n’engage des efforts sur sa propre huile de palme. Une entreprise peut donc impunément utiliser de l’huile de palme « sale » tout en apposant un logo « vert ».

Au-delà de ces facilités d’obtention, le problème réside également dans les critères à remplir pour certifier qu’une huile est, ou non, durable. « Tout dépend de ce que vous mettez derrière le mot “durable”, dit Cécile Leuba, chargée de campagne Forêt chez Greenpeace. Tous les acteurs de la profession n’en ont pas la même définition. » Pas d’arbre abattu pour étendre les surfaces cultivées, des espaces de vie préservés, des plantations entretenues sans produit chimique, de bonnes conditions de travail, un salaire décent… Chaque entité est libre d’interpréter ces paramètres comme elle l’entend. Ainsi, une politique « zéro déforestation » peut très bien ne prendre en compte que les forêts primaires et exclure les forêts secondaires. En d’autres termes, une entreprise qui indique ne pas participer à la déforestation peut tout à fait continuer à abattre des arbres.

Comment s’y retrouver lorsque les acteurs ne parviennent même pas à s’accorder sur la définition d’une forêt ? En 2016, plusieurs ONG, à l’instar de Greenpeace et The Forest Trust (TFT), se sont assises à la table des négociations pour établir une méthode scientifique de référence : l’approche High Carbon Stock (HCS). Elle permet d’identifier les forêts à préserver de la culture du palmier à huile. Dorénavant, si aucune mention n’est faite de cette exigence HCS dans le cahier des charges d’une politique « palme durable », elle n’est pas reconnue par les ONG signataires. Cependant, cette méthode est très peu utilisée par les entreprises.

Et, au total, « aucune entreprise aujourd’hui n’est en mesure de garantir que son huile de palme est durable », déplore Cécile Leuba. Comment l’expliquer ? « Sans doute un manque de volonté, mais aussi des difficultés à remonter une chaîne d’approvisionnement toujours plus longue et toujours plus complexe », suggère-t-elle.

La première étape pour se passer d’huile de palme : supprimer les plats transformés

Comment faire, alors ? Christian Berdot refuse de croire qu’une huile de palme durable est impossible à produire. « Elle a déjà existé, cette huile de palme durable. Pendant des milliers d’années, elle a été la base de l’alimentation des peuples qui la cultivaient à leur échelle, notamment sur le continent africain. » Elle fait également vivre une part non négligeable des populations malaisiennes et indonésiennes. Selon Greenpeace, il faudrait déjà commencer par produire sur des terres déjà dégradées et non défricher de nouvelles surfaces. Un argument qui a déjà été mis sur la table mais qui ne semble pas avoir été pris en compte par les producteurs.

En attendant, les Amis de Terre suggèrent de travailler sur la demande en huile de palme. « C’est cette demande croissante qui entraine toute cette production industrielle dévastatrice », explique Christian Berdot.

S’il est difficile de s’en passer, un enseignant de 33 ans a toutefois prouvé que c’était possible. Pendant un an, Adrien Gontier n’a pas consommé une seule goutte d’huile de palme (ou presque). Selon lui, la première étape est de supprimer les plats transformés. Ce geste ferait automatiquement chuter la consommation d’huile de palme de… 90 %. Mais, « même en essayant de réduire sa consommation dans les produits alimentaires ou d’entretien, l’huile de palme dans les carburants (gasoil) nous est imposée », déplore-t-il.

Coincé, le consommateur va uniquement agir sur la réduction de sa consommation. Mais elle n’est pas le seul levier disponible. « Il n’y a pas que la consommation qui a un impact, conclut-il. Il nous faut aussi alerter nos députés français et européens, écrire aux entreprises pour leur expliquer pourquoi nous n’achetons plus leurs produits. Les actions sont multiples et chacun, chacune peut agir selon sa motivation. »

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dimanche 24 juin 2018

Destruction de la nature : un crime contre l’humanité

Personne n’aurait imaginé que nous perdrions aussi les hirondelles, en même temps que les abeilles. Les humains seront-ils les prochains ?


C’est la première fois. La première fois depuis quinze ans pour l’un, quarante ans pour l’autre, que nous travaillons dans la protection de l’environnement, que nous entendons cela. Dans notre réseau professionnel et amical, des directeurs de grandes associations naturalistes, des responsables de réserves naturelles nationales, des naturalistes de terrain sont de plus en plus nombreux à le dire, en «off» : «C’est fichu !» Ils n’y croient plus. Pour eux, les politiciens, les industriels mais aussi le grand public, personne ne comprend la catastrophe environnementale qui s’est enclenchée.

Ils continuent la lutte car il faut bien le faire, mais au fond, ils pensent que l’homme ne pourra pas faire machine arrière, c’est terminé. Nous courons à notre perte.

Quand on a, comme nous, consacré sa vie à la protection de l’environnement, de tels discours font froid dans le dos. Jusqu’ici, nous autres naturalistes, pensions que nous arriverions un jour à faire bouger les choses, à faire prendre conscience à l’humanité de son autodestruction. Mais si même nous n’y croyons plus, qui y croira ?

Ce printemps est un printemps vide. Les hirondelles, il y a encore quelques années très communes dans les villages, sont en train de disparaître à grande vitesse. On savait qu’on risquait de perdre un jour les éléphants. Que les guépards suivaient la même piste. Mais personne n’aurait imaginé que nous perdrions aussi les hirondelles, en même temps que les abeilles. Est-ce vraiment cela dont nous voulons ? Un monde sans éléphants, sans hirondelles ? Sans abeilles ? Aujourd’hui, plus de 12 000 espèces sont menacées d’extinction (et sans doute bien plus, certaines étant encore inconnues de la science). Depuis combien de temps n’avez-vous pas vu un hérisson autrement que sous forme de cadavre en bordure de route ? Depuis combien de temps n’avez-vous pas vu un hanneton butiner la haie fleurie au fond du jardin ? Ces animaux étaient communs, il y a encore peu de temps. Et plus besoin de nettoyer la calandre de la voiture après un long voyage. Il n’y a quasiment plus d’insectes écrasés dessus…

Les apiculteurs constatent un effondrement sans précédent au niveau des abeilles et des insectes pollinisateurs en général, avec toutes les questions agricoles et environnementales que cela pose. Comment allons-nous continuer à produire des fruits et des légumes sans insectes pollinisateurs ?

Dans le milieu des agriculteurs sensibles à l’environnement, une autre inquiétude est bien présente, depuis quelques années maintenant : les risques de grandes famines à venir, dues à l’agriculture industrielle, à la surexploitation des sols, à l’érosion et à la diminution des terres agricoles.

Contrairement à certains de nos amis naturalistes et scientifiques, nous espérons qu’il est encore possible pour l’homme de réagir, de se sauver, et donc de sauver ses enfants. Mais seulement si nous réagissons maintenant. Chaque jour, chaque heure compte désormais dans le compte à rebours.

Certains journalistes ont une grande part de responsabilité dans ce qui est en train de se passer, eux, qui sont censés donner l’alerte, eux, qui sont au courant des chiffres terrifiants de la situation écologique. Eux qui, lors des interviews des hommes politiques, ne posent presque jamais de questions sur l’environnement. Eux qui préfèrent consacrer des journaux entiers à des faits divers et autres informations malheureusement tellement dérisoires au regard de ce qui est en train de se jouer pour l’humanité.

Nous continuons de nous regarder le nombril, pendant que tout s’effondre autour de nous.

A chaque fois qu’un naturaliste essaie d’alerter l’opinion publique, on lui retourne qu’il est «moralisateur» ou «culpabilisant». Dirait-on à un assistant social qui explique à des parents mettant en danger leurs enfants l’urgence de changer de comportement qu’il est «moralisateur» ? Qu’il est «culpabilisant» ? Alors pourquoi, sur l’environnement, avons-nous le droit de mettre en danger l’avenir des enfants ? Pourquoi avons-nous le droit de leur donner à manger des aliments gorgés de pesticides ? De respirer un air pollué ?

Il est possible de retourner la situation, si ceux qui nous gouvernent et si les journalistes, qui doivent alerter l’opinion, prennent leurs responsabilités. Aujourd’hui, les politiques accouchent de «COP 21» médiatiquement parfaites mais dont les objectifs (inatteignables) font grimacer la communauté scientifique tant ils sont désormais irréalistes et non soutenus par des actions concrètes. C’est à nous citoyens qu’il appartient de montrer le chemin, en faisant pression pour que l’environnement devienne une priorité absolue.

On rétorque depuis des années aux scientifiques et aux naturalistes qu’ils sont «anxiogènes». Mais ce n’est pas d’alerter, ce n’est pas de parler du problème qui est anxiogène. C’est de laisser faire les choses sans réagir, alors qu’on a encore quelques moyens d’agir. Ce qui est anxiogène, ce sont les résultats d’études scientifiques qui s’accumulent depuis des décennies et qui vont aujourd’hui tous dans le même sens de l’accélération et de l’irréversibilité.

Nous devons urgemment apprendre à vivre avec mesure. Avant de se demander quelle énergie utiliser, il faut faire des économies d’énergie. Nous sommes dans une surconsommation énergétique, à l’échelle de la société comme à l’échelle individuelle. Cela pourrait être changé.

Nous devons aussi nous remettre à réfléchir à un thème banal dans les années 80 et devenu au fil du temps complètement tabou : la surpopulation. La société française reste profondément nataliste, tout comme le reste de la planète. Nous serons bientôt 8 milliards d’êtres humains sur Terre, engloutissant toutes les ressources.

Pourquoi faire autant d’enfants si c’est pour leur laisser une planète ravagée et l’impossibilité d’avoir une vie correcte ? A l’heure des enfants rois, nous leur faisons le pire des cadeaux : un environnement dévasté, une planète à bout de souffle.

Ne pourrions-nous pas faire preuve d’intelligence, nous, qui nous sommes hissés de facto au sommet de la pyramide du vivant ? Faire de deux domaines porteurs et concrets, l’alimentation bio et l’écoconstruction, des urgences prioritaires. Arrêter la course à la surconsommation. Réfléchir à notre façon de nous déplacer. Adhérer aux associations de protection de la nature. Ces dernières sont toutes extrêmement fragiles. Elles œuvrent à protéger l’humanité, mais leurs (maigres) subventions sont en permanence réduites, quand elles ne sont pas coupées. Cela demande un courage réel que de non plus changer de logiciel de vie, mais plutôt le disque dur de nos existences.

Nous appelons le gouvernement à écouter désormais Nicolas Hulot et à lui laisser la place et la marge de manœuvre promises. Nous sommes au-delà de l’urgence. Ceux qui auront contribué à la destruction de la nature, et donc des hommes, seront accusés, et peut-être même qui sait un jour jugés, pour «crime contre l’humanité». Car plus que la planète encore, c’est l’homme qui est aujourd’hui en danger.

Photo Christian Décout. Biosphoto

mercredi 13 juin 2018

Naufrages


À bord de l'Aquarius se trouvent 629 réfugiés dont 123 mineurs, 7 femmes enceintes et relativement peu de vivres. Qui va donc "oser" venir en aide à l’Aquarius ? Sûrement pas la France "qui a déjà pris sa part" selon le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux qui obtient la palme de l’ignominie chez LREM. De son côté pour le député Eric Ciotti (LR), “aucun port français” ne doit accueillir l'Aquarius et ses migrants qui devraient être renvoyés en Libye, qu'importe le sort qui est réservé à ceux qui ont été renvoyés dans leurs pays d'origines. Mais qu'attendre d'autre du toujours odieux Ciotti ? Qu'attendre d'autre du parti du toujours odieux Wauquiez ? Manque de vivres, mauvaises conditions météo, et port espagnol trop éloigné : face à l'urgence, le Conseil exécutif de Corse, via Gilles Simeoni, a proposé à SOS Méditerranée d'accueillir l'Aquarius dans un port Corse. La Corse aura donc redonné son honneur à la France. Finalement ce sera en Espagne que le navire accostera et ainsi, pendant que l’Italie et Malte se drapent de honte, que l’Europe se tait, la France regarde ses pieds.

Par ailleurs et au moment où Macron estime que les "aides sociales coûtent un pognon dingue", les députés apprennent en commission des finances à l’Assemblée Nationale que le coût de l’« exit tax », cadeau fiscal aux patrons au nom de la lutte contre les délocalisations, pourrait coûter 6 milliards au budget de l’Etat. Rappelons que le coût des minima sociaux est très inférieur à celui de la fraude fiscale. Et non, les aides sociales ne sont pas inefficaces : la France a un des taux de pauvreté les plus faibles d'Europe. S'il sabre dans ce budget, Macron va détériorer la situation de 7 millions de Français. La politique d'Emmanuel Macron a le mérite de la simplicité : responsabiliser les pauvres en leur donnant moins, responsabiliser les riches en leur donnant plus. La vérité c'est que les riches nous coûtent un pognon de dingue et ça augmente sans arrêt. Personne ne sait ce qu’ils font de tout leur fric mais ça ne résout rien du tout, ça ne résout pas le chômage, aucun ruissellement, rien.... Et ça fait quoi ? 30 ans, 40 ans que ça dure, à leur en donner toujours plus sans que cela ne ruisselle jamais.

Par ailleurs encore, la FNSEA s’est dit est opposée à l'utilisation de l'huile de palme dans les biocarburants … non pas pour des raisons environnementales (c'est fou comme je ne suis pas étonné) mais pour des raisons capitalistes et depuis le début de la semaine bloque les dépôts de carburants de la métropole. Ainsi la FNSEA ne mobilise ses troupes que pour défendre les intérêts du groupe Avril, concurrencé par le pétrolier Total, pour capter le marché des agrocarburants, nous informe la Confédération Paysanne. Pour rappel, le groupe Avril importe, par an, 200.000 tonnes d'huile de palme quand Total, à La Mède, s'est vu autoriser par l’État la possibilité d'en importer 300.000 tonnes par an. Rappelons également que le gouvernement maintient l'autorisation d'importer massivement de l'huile de palme par Total afin de vendre des avions Rafale à la Malaisie, producteur d'huile de palme. Définitivement j'adore ce gouvernement qui sait si bien entretenir la destruction et la mort.

Alors devant tous ces naufrages je préfère penser qu’il y a 20 ans disparaissait Eric Tabarly. Bizarrement, cet homme qui était militaire donc probablement attaché à l’ordre et l’obéissance, m'a fait découvrir l'insoumission. A l'instar de Bernard Moitessier il m'a fait découvrir les plaisirs de la contemplation océane. Je pense à lui et à tous les gens de mer que j'aime. Devant tous ces naufrages je préfère aussi penser que lundi dernier, le 11 juin, c’était le Cousteau Day et l'occasion pour nous tous de réfléchir sur notre impact écologique et sur notre durabilité afin de trouver la force de la sobriété heureuse et du renoncement, de trouver également, encore et toujours, les meilleures actions individuelles et collectives pour préserver notre seul et unique vaisseau spatial, siège de notre seul avenir. Amitiés à tous et que la bienveillance inspire toujours vos pensées malgré une humanité fort peu humaine.

dimanche 6 mai 2018

Jour du dépassement 2018

Le 5 mai 2018, les Français auront donc consommé, depuis le 1er janvier, plus que ce que notre Terre peut créer dans l’année. Si le monde entier vivait comme les Français, l’humanité commencerait à creuser son déficit écologique dès le 5 mai. Soit trois mois avant la date du Jour du dépassement planétaire qui est tombée début août en 2017.

A cette information, mon frère Christophe a déclaré sur Facebook ce qui suit. Déclaration que je me suis permis de partager : « Ainsi donc, si le monde entier vivait comme les Français, les ressources naturelles que la planète peut renouveler en un an, seraient consommées dès le 5 mai contre le 9 février pour le Qatar, le 14 mars pour les USA, le 3 avril pour la Suède (comme quoi ?!?!), le 24 septembre pour le Pérou et le 20 décembre pour le Vietnam. C'est donc bien les riches (et non les pays pauvres surpeuplés) qui sont principalement à l'origine de la destruction de la planète. »

A ces mots, Michel Laval et Jean-Michel Combe, sont entrés dans une polémique et un questionnement légitime, sur Facebook, sur le thème : « surpopulation versus train de vie occidental ». En gros ils nous disent : « Le « donc » n'est pas prouvé. Comparer les impacts par individu fait l'impasse sur le nombre des individus. Un pays sans aucun sens de ses responsabilités démographiques pourrait donc augmenter sa population jusqu'à l'infini ? »

C’est alors que Christophe et moi, avons tenté de leur faire comprendre la notion d'ordres de grandeurs et avons déclaré : « Rien n'augmente jusqu'à l'infini. Tout a des limites. Par ailleurs grosso modo, 20 % de la population consomme 80% de ses ressources et 80 % les 20% restant. Ce sont donc bien les plus riches et non la surpopulation qui détruit la planète. La population du Vietnam est de 92 millions d'habitants et son jour du dépassement est le 20 décembre, la France, quant à elle, a 67 millions d’habitant et son jour du dépassement est le 5 mai … CQFD. Au Sahel, on peut mourir de faim tout en ayant une très faible empreinte écologique. Ce qui détruit la planète c'est la consommation excessive de ses ressources par une minorité et non par la surpopulation … sauf bien évidemment si cette surpopulation finit par consommer à outrance, ce qui n'arrive pas encore mais ce à quoi elle aspire. Ce qui détruit la planète se sont les gaz à effet de serre, liés à une consommation, issu de la combustion des énergies fossiles pour l'industrie, l'agriculture, les transports. C'est la consommation excessive de matières premières pour l'informatique et les smartphones, que l'on change à un rythme effréné, qui détruit l’environnement des humains. Quand on est pauvre on ne consomme que très peu de ces choses même si on est très nombreux. La destruction de l'environnement global et la destruction de la biodiversité sont immensément dues aux technologies bouffeuses de matières premières et d'énergie, dues aux technologies régies par l'obsolescence programmée, dues aux volontés de chacun qui d'avoir son pavillon, qui d'avoir sa bagnole, qui de partir en vacances tous les ans à l'autre bout du monde, qui de changer souvent de téléphone, etc ... c'est bel et bien le monde technologique qui détruit et qui a un impact significatif sur notre environnement. Montrer du doigt ceux qui sont responsables des 5 ou 10% des dégradations, ne retirera, en rien, notre responsabilité de pays industrialisés et de consommateurs, dans les 90 % de responsabilités des dégradations. En matière d'écologie, il faut toujours faire attention aux ordres de grandeur. Sans être un partisan des politiques pro-natalistes il nous semble que, sauf à ce que l’on nous démontre le contraire, que 1 millions d'individus vivants avec 1 € par jour auront toujours moins d'impact que 10 000 personnes vivants avec 100 € par jour. Alors il est possible qu’une personne vivant avec 100 € par jour achètera, en voiture, possiblement du bio, de l’autre bout du monde, qu'elle mettra ensuite dans son frigo bouffeur d’énergie carbonée, mais elle achètera également de la viande, des produits exotiques et des vacances au soleil, à l’autre bout du monde, après de longues heures d’avion carbonées ... Ainsi donc, le reste à vivre quotidien, permet de s'acheter de la mobilité, du chauffage ou de la climatisation, des vêtements, de l'électronique, bref de la consommation carbonnée. Tandis qu'une personne qui n'a que 1 €, elle, n'achètera que l'indispensable pour vivre, peut-être pas du bio, oui, certes, mais certainement pas de viande. Il n'y a qu'à voir en Chine, où, du fait de l'enrichissement le régime alimentaire est bouleversé et devient extrêmement carné. C'est donc bien notre mode de vie d’occidentaux et de profiteurs, qui n'est pas durable ... destruction des insectes, destruction des milieux, destruction du climat, destruction de la biodiversité, cancers environnementaux, etc ... qui nous entraine vers l’effondrement. Tant que nous ne serons pas vertueux il nous faudra regarder la poutre qui est dans nos yeux avant de regarder la paille qui est dans l’œil des plus pauvres de cette planète. Nous ne nions pas les problèmes liés à la surpopulation et à la pression que cela représente sur les milieux naturels, pour autant il faut voir aussi que beaucoup de terres en Afrique sont cultivées, non pas pour la population locale mais pour l'exportation au profit des gens riches, mangeurs de viande. Quant à l'huile de palme, ce n'est pas pour la consommer localement mais pour l'intégrer à la bouffe industrielle ou au diésel occidental. Il est évident que la surpopulation est un vrai sujet, mais cela dit, mis à part la regretter nous ne voyons pas trop ce que l'on peut faire dans les limites du respect des êtres humains et des liberté individuelles ... en dehors de toutes politiques autoritaires et castratrices. À trop se concentrer sur ce point, on court le risque de tomber dans la haine du pauvre et perdre de vue le levier principal qui est d'agir sur nos modes de consommation. Marc Dufumier, professeur honoraire à AgroParisTech et expert auprès de la FAO et de la Banque mondiale, confirme : « Techniquement, il est possible de nourrir durablement et correctement l’humanité et ses 10 milliards d’habitants à l’horizon 2050 grâce à l’agriculture biologique. Cela suppose une utilisation intensive de ce qui est pléthorique, comme l’énergie solaire, le gaz carbonique et l’azote de l’air ainsi que les minéraux du sous-sol. En épargnant, contrairement à l’agriculture industrielle, ce qui est rare et de plus en plus cher, comme les énergies fossiles utilisées pour les carburants et la fabrication des engrais chimiques. ». À trop se concentrer sur la surpopulation des pays pauvres on oublie que les temps d'action ne sont pas les mêmes. Les politiques natalistes visant à réduire très très sensiblement la population mondiale, si elles étaient enclenchées aujourd'hui, mettraient peut-être 150 ou 200 ans à porter leurs fruits et ce temps-là nous ne l'avons pas puisque nous continuons (les riches les premiers) à consommer sans conscience. En fait, à trop détruire notre environnement, nous allons vraisemblablement réduire notre population mondiale mais dans la douleur, par la guerre, la famine ou la maladie et cela nous inquiète beaucoup, notamment pour nos enfants respectifs et les générations futures.»

Bruno et Christophe BOMBLED

mardi 1 mai 2018

Il y a 170 ans, l’esclavage était définitivement aboli en France.


Aboli par la Convention le 24 février 1794, l’esclavage avait été rétabli par Bonaparte en 1802. Quand la République est proclamée, en 1848, le Gouvernement provisoire, « considérant que l’esclavage est un attentat contre la dignité humaine », y met fin définitivement. C’est un décret du 27 avril 1848, qui a aboli définitivement l’esclavage en France. Une victoire pour Victor Schœlcher « Elle n’a plus d’esclaves. Enfin la France a le bonheur d’être une République. ». Victor Schœlcher a participé à l'abolition de l’esclavage par décret, parce que l’Assemblée Nationale constituante n’etait encore réunie le 27 avril 1848. Elle confirmera la mesure à l’article 6 de la Constitution de la IIe République : « L’esclavage ne peut exister sur aucune terre française. ». Auteur du décret abolissant l’esclavage, Victor Schœlcher fut élu député à la Martinique et en Guadeloupe. Il opta pour la Martinique, ce qui fit entrer à l’Assemblée son colistier guadeloupéen Louisy Mathieu, un ancien esclave.

Mais à l’occasion de la commémoration de l'abolition de l’esclavage on voit fleurir des prises de positions qui refusent une certaine forme de repentance et une négation des mécanismes toujours en œuvre dans notre pays et qui sont issues de notre passé colonialiste et esclavagiste. : « Je ne vois aucune raison d'exprimer du regret pour un acte que je n'ai pas commis. Je ne suis responsable que de mes actes propres ainsi que de ceux de mes enfants. Point final. Merci de nous préserver de ce fardeau trop lourd qui ne nous appartient pas. » Mais qui parle de repentance, therme inventé par l’église catholique et repris par François Fillon ou bien encore Nicolas Sarkozi, lors de la dernière campagne présidentielle afin de justifier les bienfaits de la colonisation ? La repentance, ce mot systématiquement utilisé par la droite et les négationnistes... « Pour moi il n'y a pas de repentance à avoir et je suis de droite. C'est juste un moment T de l'histoire. J'assume ma position sans complexe et l'argumente » me dit Gilles Boutiron sur facebook

Pani pwoblèm’ Gilles, mais ceci dit, non, l'esclavage ne fut pas « juste un instant T de l'histoire », car à partir du 14ème siècle, l'Europe, dans sa soif de conquêtes va faire basculer l'Afrique dans une nouvelle ère. Avec les européens, la traite n'aura plus rien de comparable avec tout ce qui s'est passé auparavant. Le trafic d'êtres humains se resserre exclusivement sur l’Afrique équatoriale et par les moyens mis en œuvre, le nombre des déportations atteint des niveaux inégalés jusque-là. Non, l'esclavage ne fut sûrement pas « juste un détail de l’histoire » car cette traite et ses exactions, ses génocides et ses dominations, qui ont suivi, ont forgé des mécanismes de pensées qui sont encore à l'œuvre aujourd'hui. Michel Leeb, pour ne pas le citer, s’étonne toujours que l’on puisse trouver son sketch, « l’Africain », raciste alors qu’il l'a joué devant des publics africains et que ces derniers lui auraient simplement fait des remarques sur l’origine de son « accent africain ». L'humoriste et son sketch, se révèlent comme de formidables exemples de cette culture collective, blindée de clichés racistes, d’ignorance, de condescendance et de suprématie blanche issue de la colonisation et de l’esclavage. Ainsi la politologue, historienne et féministe française, Françoise Vergès reprend la déclaration de Michel Leeb qui évoque l’origine du blues, du jazz, du gospel et qui, selon lui, « l’Africain part des tribus africaines qui étaient prises par les Américains à l’époque comme des esclaves et là, ils ont créé leur monde à eux ». « l’Africain » ce tout abstrait ne « part » pas pour être ensuite « pris » par « les Américains » mais fut capturé, enfermé, déporté, vendu, maltraité par les européens. En vérité, la France aura été la deuxième puissance de la traite transatlantique, Nantes son premier port de traite.

Esclaves, une main d’œuvre maltraitée et crainte.

Sur les plages des caraïbes les captifs débarquent en tant que noirs dans un monde dominé par les blancs. Les noirs ne sont plus du Congo, ou de telle ou telle tribu, ils sont des noirs. De même, les marins ne sont plus de Londres, de Nantes ou de Bordeaux, mais ils sont les blancs. Ce qui se construit dans l’esclavage atlantique et ce qui est différent par rapport aux autres systèmes d’esclavages, c’est la construction de la race. Il y a le blanc-maître et l’esclave-noir. Ce terme de « blanc » n’existe pas avant les sociétés esclavagistes. Le terme de « blanc » se construit précisément dans les Antilles au 17ème siècle et a permis la construction de catégories raciales que nous utilisons toujours actuellement (noirs, blancs, métisses, …). La « race » est une arme de soumission, elle sert à graver dans la chair, la prétendue infériorité des uns et l’infinie supériorité des autres. Coupés de leurs racines, les noirs ne constituaient plus qu’une masse servile, sans nom et sans repère, que le « code noir » ne protégeait en rien, tant les sévices et tortures des maitres blancs n’étaient jamais condamnés. L’espérance de vie des esclaves dans les plantations était de 10 ans. Mal nourris et travaillant de 12 à 15 h par jour, les esclaves maigrissaient à vue d’œil. Leur espérance de vie était de 30 ans mais physiquement en paraissaient 70.

A la fin du 18ème siècle, aux Antilles et au Brésil, les noirs étaient largement majoritaires en nombre. Ils étaient partout, dans les champs, dans les commerces, dans les habitations et cela a commencé à développer une peur paranoïaque chez les blancs minoritaires. Une peur de la rébellion. Une peur de l’assassinat … et la révolte de St Domingue de 1791, qui dura 12 ans, leur donna raison et infligea à Napoléon sa première défaite militaire. Avec la proclamation de la première République Noire, qu’est aujourd'hui Haïti, la victoire de ces esclaves fait peser la peur de la contagion révolutionnaire à toutes les plantations. Cette peur et cette méfiance du noir se sont propagées jusqu’à nos jours dans l’inconscient collectif, même si personne n’acceptera cette idée surtout pas « le raciste non raciste », selon la qualification de Françoise Vergès. A l’instar de la peur du loup, la méfiance vis-à-vis de la personne noire explique encore aujourd’hui beaucoup de choses. Peur que l’on a vu suinter chez les afrikaners, lors de l’accession au pouvoir de Nelson Mandela en 1994 et qu'il s'empressa de rassurer. Et si l'on y réflechit un peu plus, on se rend compte que ce malaise, cette peur irrationnelle, cette méfiance xénophobe, chez l'Homme blanc, vis-à-vis des noirs se rapportent, en sourdine et dans les inconscients, à tous les anciens peulpes colonisés qui finiront tous par se rebeller. Notre société blanche se méfie, sans le dire, sans l'avouer du  « péril Jaune » ou de « l'arabe » qui sont tous vus (cf. les dernières revendications des Français d'orgines asiatiques qui veulent en finir avec les clichés et les préjugés) comme des citoyens annexes. La colonisation se répércute encore et toujours dans notre présent comme un retour de boomerang.

La liberté mais rien de plus !

A partir de la moitié du 19ème siècle, alors que l’esclavage illégale se poursuivait à partir de Zanzibar, s’est développée une idée que l’esclavage, acte condamnable pour les humanistes français ou anglais, était l’œuvre des autres. Aux yeux des philanthropes des plus grandes nations esclavagistes, la barbarie de la traite est maintenant celle des autres. A Zanzibar cette infamie devient celle des marchands arabo-Swahilis et ne concerne plus l’Europe qui s’est rachetée une virginité par la mission civilisatrice de la colonisation. Mais la colonisation de l’Afrique qui suivit, au 19ème siècle, ne fit que remplacer l’esclavage par le travail forcé et imposa la dogmatisation de la notion de « race » afin de faire accepter à l’Afrique - vue comme un tout homogène, reléguée au bas de l’échelle de l’humanité - et aux européens, la supériorité de l’Homme blanc sur l’Homme noir. Avec sa cohorte de médecins, d’anatomistes et de cadres coloniaux, l’Europe se sert de la « race » comme d’un outil scientifique pour justifier sa domination et les bienfaits de la colonisation. Ce mot « race » que beaucoup utilisent encore, alors qu'il n'a aucune consistance scientifique, peine à être éliminé du language quotidien pour parler de l'espèce humaine.

Aux yeux des Français ou des Anglais, les pays d’Amérique étaient inférieurs car ils toléraient l’esclavage. Quant aux africains, ils étaient hors-jeux. En 1865, les Etats-Unis proclament l’abolition de l’esclavage mais pas la ségrégation. La liberté mais rien de plus !

Aujourd’hui, encore beaucoup en France, minimisent le rôle de notre pays et l’ampleur de la traite Atlantique. Ils préférent montrer du doigt, à l’instar de Gilles Boutiron sur Facebook, la traite arabe et dire que (je cite) « l'esclavage ne fut pas un génocide. Les esclaves étant considérés comme valeur mobilière dans le code noir, je ne vois personne ayant intérêt à massacrer ses biens. »

Tourner cette page de l'histoire pour vivre sereinement. C'est du passé très lointain

Non, ce passé n’est pas si lointain que cela car il concerne les arrières-arrières-grands-parents de mes enfants et l’esclavage, ce système criminel, a façonné notre monde d’aujourd’hui.

Aujourd’hui, au Brésil, aux Etats-Unis ou ailleurs, le simple fait d’être jeune, noir et pauvre peut vous conduire à être abattu en pleine rue. Aux yeux des classes dirigeantes, les jeunes noirs seront toujours rien que des noirs, potentiellement tous des bandits, tous des sous-citoyens, dévisagés à cause des cheveux, des accents ou de l’endroit où ils vivent. La classe dirigeante a toujours des préjugés et 130 ans après l’abolition de l’esclavage, les afro-brésiliens restent la population la plus pauvre du pays. Des citoyens de seconde zone dans un monde clivé entre noirs et blancs.

En France, de nos jours, les plafonds de verre existent toujours pour les noirs, pourtant libres et égaux en droit dans notre pays. Ces plafonds de verre sont la résultante de notre culture collective pas assumée et que le politiquement correct ou la négation des évidences ne brisent pas. Les antillais subissent encore l'esprit du BUMIDOM, pourvoyeur du « Rêve Français », en métropole où ils et elles sont « relégués » aux jobs de services aux blancs (infirmières, postiers, jardiniers, laborantins, faire-valoirs dans les films, ...) jamais de postes à responsabilités … sauf à la marge. Plus on monte dans l'échelle des hiérarchies, plus la couleur s’éclaircie et plus il y a de testostérone. Rien n'est encore réglé dans les esprits métropolitains. C'est désagréable à entendre mais c'est la cruelle réalité. « Monsieur Leeb et ses nombreux compagnons et compagnes du monde raciste non raciste ne se sont jamais demandé ce qu’être Blanc leur donnait comme privilèges. […] Le racisme structurel, ce sont les crimes racistes impunis, la manière dont le racisme contamine la société, la culture, les arts, la politique, dont il constitue un obstacle à l’égalité, impose des critères de beauté, d’intelligence, de succès. » relève Françoise Vergès. Quant à tourner la page, si les « testings » ne montraient pas qu'avec la peau noire ou un nom arabe, il est bien plus difficile de décrocher ne serait-ce qu’un entretien, alors oui, nous pourrions commencer à nous dire qu'il est temps en effet. Mais tant qu'il faudra deux fois plus d’énergie à un noir, pour démontrer ses qualités, qu'à un homme blanc des beaux quartiers, parce que les vieux schémas coloniaux et suprémacistes blancs sont toujours à l'œuvre chez nos dirigeants, alors non, nous ne tournerons pas la page. Ce problème social et bien un problème racial.

Mais ce n'est pas en le ravivant sans cesse que cela arrangera les choses.

Et puis « le raciste non raciste » a deux ou trois arguments qu’il répète à l’envi : « Je ne suis pas raciste, ma meilleure amie est noire (ou arabe) », « On ne peut plus rire de rien », « Mais ça fait rire des Noirs ! (des Arabes, des gays, des femmes…) ». Ainsi donc on laisse aux noirs le soin de supporter les affronts de l'histoire qui impactent encore leur vie pour ne pas raviver une mauvaise conscience chez nous ? La France a vraiment un problème pour assumer son passé d'oppresseur. Cela me fait penser à la polémique qui est apparue lors de la sortie du film « Indigènes » où les braves gens disaient qu'il ne servait à rien de raviver les douleurs issues de la guerre d'Algérie. Cela, alors que l'on n'hésite jamais à parler de l'oppression Nazie... mais c'est vrai que là, c'etait nous les victimes. Moi j'appelle à ce que l'on regarde notre culture collective en face et qu'on accepte, pour mieux les combattre, ce que cela induit dans notre quotidien comme mécanismes ségrégationnistes ... même light pour l'immense majorité d'entre nous ... cela est très bien décrit dans le documentaire de Lucien Jean-Baptiste « pourquoi nous détestent-ils ? » ou bien encore dans le livre « Noire n'est pas mon métier » où seize actrices noires dénoncent, un racisme latent dans le cinémas français où « l'imaginaire est encore empreint de clichés hérités d'un autre temps » comme l'explique l'actrice Aïssa Maïga, co-autrice de ce livre.

L’objet de ce texte était donc de poser, de nommer le problème afin de se donner les moyens de le résoudre, d’essayer de faire comprendre que dans notre pays nous n’avons pas encore su analyser nos blocages collectifs issus d’une colonisation et d’un esclavagisme national pas assumés. En effet, si nous parvenons parfaitement à dire que les problèmes raciaux et stigmatisants qui engendrent violences et ségrégation aux Etats-Unis, proviennent de l’histoire esclavagiste de ce pays, il est toujours étrange de remarquer que ce mécanisme est nié dans la Patrie des Droits de l’Homme. L’esclavage n’a pas existé à cause du racisme, mais c’est l’histoire du racisme qui est liée à celle de l’esclavage. Ainsi, si nous nions cela, il nous est parfaitement impossible de détricoter les mécanismes de pensées ségrégationnistes issus de notre pensée collective, héritage des structures fondamentales des sociétés esclavagistes. Dès lors,  si nous nions cela, jamais les murs ne pourront s'effondrer, les plafonds de verre se briser et le vivre ensemble de prendre tout son essor pour une vie durable, fraternelle et pacifique. De ce que l’on fera de ces inégalités, cela dépend complétement de nous.

mardi 24 avril 2018

Génération Identitaire, ce visage inhumain de la France

Samedi 21 avril, des militants d’extrême droite, membre du groupe « génération identitaire » ont mené une action des plus nauséabonde sur le col de l’échelle. A l’aide d’hélicoptères et de banderoles géantes, ils ont créé une barrière symbolique anti-migrants. Cette action de « génération identitaire » qui s’est déroulée sans que les autorités ne trouvent grand-chose à dire, renforce ma colère (d’autant plus que les actions pacifiques d’aide aux migrants ont, pour leur part, fait l’objet d’arrestations et de poursuites). Ce qui renforce encore plus ma colère c’est ce sentiment que Gérard Collomb, comme à Calais, semble toujours plus proche des identitaires que des humanitaires. En effet le ministre de l’intérieur, Gérard Collomb, a annoncé des renforts pour contrôler les frontières à la suite de cette honteuse et dégradante occupation du col de l’Echelle ce week-end. L’art et la manière, en quelque sorte, de donner raison aux fascistes. Cette infamie, qui se déroule depuis des années maintenant - souvenons-nous des milices du métro, ou de la pitoyable opération en Méditerranée - est un révélateur de notre incroyable égoïsme, de notre sens de l’unilatéralité des choses : pillages des pays pauvres et exploitation des plus faibles pour nourrir l’appétit gargantuesque d’un occident jouisseur, nihiliste et totalement égocentrique.

Mais laissons Roberto Saviano exprimer avec brio, ce que je dis si mal

« À Génération identitaire : vous montez la garde le long des frontières françaises pour empêcher l'entrée des migrants. Sur ces montagnes et dans la neige, des centaines de personnes vivent dans des conditions désespérées et risquent leur peau pour trouver un lieu qui les accueille.

Vous êtes arrivés en hélicoptère, chaudement habillés et bien nourris, affichant des sourires arrogants. Vous croyez être plus dangereux que les nuits à l'air libre, dans le noir, traqué par les chiens policiers ? Vous ne l'êtes pas. Vous n'arrêterez pas des gens qui ont deux possibilités : marcher ou mourir. Ce ne sont pas vos grillages à poules ni vos banderoles de stade qui les arrêteront. Il n'y a rien à faire contre ceux qui n'ont pas le choix. Vous, vous l'avez.

Il faut un autre courage pour bloquer l'argent sale qui entre en France que pour arrêter des familles de réfugiés. Empêcher l'évasion fiscale au Luxembourg signifie s'exposer à des procès pour diffamation et à des menaces personnelles. Mais c'est plus facile de s'en prendre à des désespérés qui n'ont rien et pas même la force de se défendre. Courageux descendants de Vercingétorix que vous êtes.

Vous pouviez choisir de vous taire, d'éviter ce cirque. De quel droit montez-vous ces opérations ? Ce que vous faites est illégal. La police française a le devoir de vous interpeller quand vous vous dites prêts à passer les bois au peigne fin à la recherche de clandestins. L'Europe connaît votre lâcheté, elle vient de Vichy et du pire de l'histoire française. Comme les démocrates français répondirent à Vichy, je vous réponds aujourd'hui : NO PASARAN ! »


Pour conclure je souhaitais montrer ce dessin de Daniel Garcia, "Your Own Personal Slaves". L'illustrateur a voulu faire une présentation sur tous les produits dont nous dépendons, qui sont fabriqués ou récoltés par le travail forcé, les enfants travailleurs, les esclaves sexuels, etc. Que voici une remarquable illustration qui résume bien des choses... et même si je ne peux m'exclure de ce dessin car je sais ce que je dois à tous ceux qui, ailleurs, loin, très loin, me permettent d'avoir ma vie confortable, j'ai de suite, en le voyant, pensé aux Identitaires, bien nourris, comme le dit si bien Roberto Saviano, aux belles doudounes faites par des petites mains exploitées, aux selfies ravageurs issus de portables aux composants génocidaires, et qui refusent de rendre aux migrants, par de la compassion, de la bienveillance et de l'acceuil humaniste, ce qu'ils leur ont volé. ? Alors que l'Afrique possède les réserves effectives d'or et que la France ne possède ni gaz, ni pétrole, ni uranium, mais juste des commerciaux, il est assez évident que ce n'est pas la France qui aide l'Afrique mais l'Afrique qui aide la France. L'occident dépend de l'Afrique par tous les aspects possibles de l'économie et des ressources. L'ancien président français, Jacques Chirac, a déclaré lors d'une interview : "Il nous faut être honnête et reconnaitre qu'une grande partie de l'argent dans nos banques est précisément issue de l'exploitation du continent Africain." En 2008, il a expliqué que "sans l'Afrique, la France serait reléguée au rang de puissance du tiers-monde". Voilà ce qui se passe dans le monde des humains, dès lors ce dessin est une magnifique métaphore de toute l'infamie qui se loge dans les esprits de ces fascistes qui font la chasse aux réfugiés, en patrouillant sur les chemins ou sur les mers et qui font honte à notre pays.