"Le motif de base de la résistance était l'indignation. Nous vétérans des mouvements de résistance et des forces combattantes de la France libre, nous appelons les jeunes générations à faire vivre, transmettre, l'héritage de la résistance et ses idéaux. Nous leur disons : prenez le relais, indignez-vous ! Les responsables politiques, économiques, intellectuels et l'ensemble de la société ne doivent pas démissionner, ni se laisser impressionner par l'actuelle dictature des marchés financiers qui menacent la paix et la démocratie.

Je vous souhaite à tous, à chacun d'entre vous d'avoir votre motif d'indignation. C'est précieux."

Stéphane Hessel

vendredi 9 novembre 2018

François Ruffin : Le CICE « Le voila, votre pognon de dingue ! »



François Ruffin
1 novembre, 18:30

Madame la ministre, monsieur le ministre, monsieur le rapporteur général, en quelle langue faut-il donc vous le dire ?

En anglais : "what a waste !"
En italien :"che spreco !"
Je veux bien, même, essayer en chinois : "touome lang fei !"

En français, tout de même : "quelle gabegie ! Quel gâchis colossal !"

J’ai découvert le scandale, un matin, en écoutant la radio – je roulais dans mon Berlingo : « D’après un rapport de France Stratégie, le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi aurait permis de créer ou de sauvegarder 100 000 emplois. » C’est le genre de calcul que j’aime bien faire dans ma tête ; ça fait passer le temps au volant. Allons-y ensemble : le CICE coûte aux alentours de 20 milliards d’euros par an ; si l’on divise cette somme par 100 000 emplois, on obtient 200 000.

J’ai dit à mon collaborateur, Vincent, qui était à côté de moi : « Tu te rends compte : 200 000 euros par emploi et par an ! Ce n'est pas possible, j’ai dû m’emmêler dans les zéros… » Sur le siège passager, Vincent a vérifié sur son téléphone portable : « C’est bien ça : 200 000 euros par an pour un emploi. »

Cela paraissait tellement incroyable, tellement délirant, tellement surréaliste ! Si j’étais informaticien, je fabriquerais un « convertisseur de CICE ». Vous saisiriez le nom d’un métier, « infirmier » par exemple. C’est la débâcle dans les hôpitaux, on le sait tous : les patients attendent des nuits entières aux urgences ; les établissements parisiens épuisent leurs salariés ; dans d’autres, le personnel apporte son propre papier toilette. Bref, l’hôpital est au bord de la crise de nerfs. Donc, embaucher des infirmiers, qui est contre ? Eh bien, ces 20 milliards de CICE, ça fait 625 000 infirmiers !

Mais vous avez raison : il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Avec mon convertisseur, chacun pourrait se faire son propre mix, ses embauches idéales : des accompagnants pour les enfants handicapés, des animateurs pour le périscolaire, des auxiliaires pour les personnes âgées, des inspecteurs du travail… et tout ça, par centaines de milliers. Est-ce que vous saisissez, maintenant, l’énormité de ces 20 milliards ?

Et à qui profite ce CICE ? Pour moitié aux multinationales. Le premier bénéficiaire dans le privé, c’est Carrefour, Carrefour qui licencie 4 500 caissières et autres employés, Carrefour qui reçoit, néanmoins, 130 millions d’euros au titre du CICE, le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi.

Emploi, emploi… ça ne vous choque pas ? Dans tout le pays, il n’y a qu’ici que ça ne choque pas ! Tous les experts vous le disent : le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi est une gabegie. Le comité de suivi de France Stratégie le dit. La fédération « Travail, emploi et politiques publiques » du CNRS le dit. Le laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques le dit. Toutes ces études aboutissent à la même conclusion : un effet quasi nul.

Malgré ces rapports, ces études, ces évaluations, que décidez-vous ? Que décidez-vous après la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune, après la flat tax, après la suppression de l’exit tax, après la baisse de l’impôt sur les sociétés ? Vous décidez de poursuivre le CICE, de le pérenniser en allègements de charges et même, pour cette année, de le doubler, en le faisant passer à 40 milliards d’euros. Quarante milliards, c’est, pour 2018, douze fois le budget de l’agriculture, quatorze fois celui de la culture, quatre fois celui de l’écologie !

Mais vous êtes sourds.

Vous êtes sourds aux faits ; vous êtes sourds aux Français ; vous êtes aveuglés par votre dogme. Ces chercheurs, de France Stratégie ou du CNRS, devraient abandonner leur langue convenue et convenable. Ils devraient vous l’écrire en très grand, en lettres clignotantes, tout en klaxonnant : Gaspillage ! Gaspillage ! Gaspillage !

Ou alors, comme Cyrano de Bergerac, ils devraient vous le déclamer.

Généreux : « Moi, si j’avais un tel magot dans ma besace, /Il faudrait sur le champ que je le partageasse ! »

Curieux : « Dites-moi, de quoi sert ce fabuleux pécule ? /Aimez-vous à ce point les très grandes fortunes / Que paternellement vous vous préoccupâtes / De leur tendre ce chèque de 40 000 patates ? »

Dramatique : « Ô rage ! Ô désespoir ! C’est le peuple que l’on saigne ! /Mais pour les millionnaires, quelle formidable aubaine ! »

Agressif : « Le voilà donc, monsieur, votre « pognon de dingue » /Pour que l’oligarchie fasse follement la bringue ! »

Quarante milliards, donc ! Quarante milliards ! Et en même temps, vous osez. En même temps, vous osez geler les pensions de retraite. En même temps, vous osez geler les allocations familiales.

En même temps, vous osez geler les pensions d’invalidité.

Vous vous rattrapez sur les familles pauvres, sur les personnes âgées, sur les personnes handicapées. Sur elles, vous allez gratter 7 milliards. À elles, vous criez la nécessité de l’effort budgétaire. Vous osez. Bravo ! Chapeau !

Victor Hugo écrivait : « C’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis des riches. » Vous êtes les maîtres d’œuvre de cette injustice ! Vous êtes le bras armé de cette iniquité !

samedi 3 novembre 2018

Les trois images de la semaine 48


Brésil : Les brésiliens ont donc voté en toute conscience et toute liberté pour le racisme, l'homophobie, le sexisme, l'oppression des indiens, la violence légale, le réchauffement climatique, la destruction de l'environnement, les religieux et les militaires au pouvoir ... Triste message que le Brésil envoie au monde.



Biodiversité : Entre 1970 et 2014, les populations de vertébrés - poissons, oiseaux, mammifères, amphibiens et reptiles - ont chuté de 60% au niveau mondial et de 89% dans les tropiques, l’Amérique du Sud et l’Amérique centrale. Les espèces n’ont jamais décliné à un rythme si rapide, qui est aujourd’hui cent à mille fois supérieur que celui calculé au cours des temps géologiques.

vendredi 2 novembre 2018

Défendre la forêt de Hambach


Agée de 12 000 ans, la forêt de Hambach entre Aix-la-Chapelle et Cologne fait partie des forêts les plus anciennes de l’Europe. Ainsi, elle est le refuge pour de nombreux animaux et plantes uniques. Depuis les années 70, RWE, un des producteurs principaux d’énergie en Allemagne essaie de raser la forêt afin d’agrandir sa mine de charbon à ciel ouvert à Hambach. Des 4000 ha en 1970, il ne reste que 550 ha de forêt aujourd’hui. C’est depuis les années 1970 que la résistance pour défendre la forêt s’est développée. A l’instar de la ZAD de Notre Dame des Landes, une partie de la forêt est occupée, il y a des cabanes au sol ainsi que dans les arbres et une véritable société alternative s’y est développée. On expérimente l’autogestion mais aussi la prise de décisions en assemblée générale, bref, la recherche d’une société meilleure.

En parallèle, depuis quelques années, des ballades pour apprendre à mieux connaître la faune et la flore sont régulièrement programmées. Des rencontres autour la lutte pour le climat, les « climacamps » et des éventements de partage de connaissances, les « skill sharing camps » y sont également organisés.

Enfin, les actions directes de de résistance sont nombreuses : occupations et blocages des pelleteuses gigantesques, blocage des routes et chemins de fer d’accès à la mine, manifestations, ...

Cette année, RWE a tenté de déforester la forêt restante, mais a rencontré une forte résistance. Du début septembre jusqu’à la fin octobre, la police et les forces de sécurité privés ont attaqué les Zadistes de la forêt. La raison officielle était que la sécurité contre les incendies dans les cabanes ne serait pas assurée ?!?! Ce serait donc pour leur propre sécurité que les occupants se doivent d’être expulsés. En réalité, ce fut bien la police qui mit en danger la sécurité des personnes, en coupant les câbles de sécurité qui permettaient aux écologistes de se déplacer d’arbres en arbres.

C’est ainsi que l’irréparable s’est produit. Le mercredi 19 Septembre 2018, on pleurait un premier mort dans ces affrontements. Le jeune journaliste Steffen Horst Meyn est mort. Il a fait une chute de 20 m en essayant de documenter une action des forces spéciales de la police allemande (SEK). Il est évident que nous ne pouvons nous empêcher de penser à Rémi Fraisse tué, en 2014, par une grenade offensive lancée par un gendarme lors d'une manifestation contre le barrage de Sivens. Fractures et ecchymoses témoignent et attestent de la brutalité de la police et des services de sécurité de RWE. Comble de l’ignominie les services du désordre n’ont même pas eu la décence de respecter la minute de silence en souvenir Steffen Horst Meyn en attaquant les manifestants recueillis !

Le week-end 22/23. Septembre plus que 7500 personnes se sont rassemblées pour aller soutenir les occupants de la forêt alors que toutes les manifestations étaient interdites. La police a tenté de mettre des fouilles en place pour éviter que du matériel de construction ou de couchage pourrait être transporté dans la forêt, mais a vite été débordé. Des milliers de personnes ont déjoué les barrages, transportant qui du bois, qui des bâches et d'autres matériels de première nécessité. De nouvelles cabanes au sol et dans les arbres ont été construites, ainsi que des nouvelles barricades. Depuis lundi, 24. Septembre, les tentatives d’expulsion de la police ont recommencé de plus belle.

Vendredi 5 octobre : RWE perds son procès juridique et n’a pas le droit de toucher à la forêt pendant une année ! Le jour suivant, le samedi 6 octobre, 50 000 personnes participent et à une manifestation prévue de longue date et fêtent le gain de temps gagné contre RWE, tout en rappelant la nécessite de sortir du charbon. Néanmoins, la forêt n’est pas encore sauvée. Il reste encore 2 à 3 ans avant que les excavatrices n’arrivent à la lisière de la forêt, c’est suffisant de temps pour RWE de tenter à nouveau d’obtenir les permissions de coupe ou de tenter une déforestation illégale.

Pour attirer à nouveau l’attention médiatique sur l’affaire, 7000 personnes se sont rassemblés du 25 au 29 Octobre et ont tenté des actions divers pour perturber le fonctionnement de la mine et pour attirer l’attention des média : Une excavatrice a été occupée, des gens ont pénétrés dans la mine, le chemin de fer sur lequel on transporte jour et nuit le charbon de la mine a été bloqué pendant une journée et une nuit, des manifestations ont eu lieu et une maison a été occupé dans un village qui est destiné à disparaître pour faire place à la mine.

Dans un contexte du réchauffement climatique, il est irresponsable d’utiliser encore du charbon pour produire de l’électricité !

Pour quelques euros en plus donnés aux actionnaires, une forêt magnifique doit disparaître à jamais !

Défendons la forêt de Hambach, défendons nos alternatives de vie et battons-nous pour un monde qui sera encore habitable pour les générations futures !

Plus d’infos :
https://www.ende-gelaende.org/en/ (en anglais, newsletter disponible en francais)
https://hambacherforst.org/ (en allemand)
https://aufbaeumengegenkohle.de/ (en allemand)

Twitter : #AktionUnterholz et #hambibleibt.

Contact pour transports partagés: busmobi@ende-gelaende.org

Soutien finance:
compte: Spenden & Aktionen
Ref: Hambacher Forst
IBAN: DE29 5139 0000 0092 8818 06
BIC: VBMHDE5FXXX


Liste de matos à envoyer comme soutien:
https://hambachforest.org/join-in/donations/?noredirect=en_US

Matériel de mobilisation: https://www.ende-gelaende.org/en/mobi-material-2/

mardi 30 octobre 2018

L'humanité ne court pas à sa perte, elle y va en bagnole.

Pendant que le gouvernement chinois autorise, après vingt-cinq ans d’interdiction, l’usage des os de tigre et des cornes de rhinocéros en médecine traditionnelle, le WWF annonce qu'entre 1970 et 2014, les populations de vertébrés sauvages ont chuté de 60 % au niveau mondial. Tout va bien ! Je vais bien ! "Agriculture intensive, dégradation des sols, surpêche, dérèglement climatique, pollution plastique…" L'ONG est catégorique : "Les principales menaces qui pèsent aujourd’hui sur la biodiversité sont liées aux activités humaines." La disparition massive des espèces d'animaux sauvages est même directement liée à la "grande accélération", explique WWF. C'est ainsi que des scientifiques nomment la croissance rapide de la demande d'énergie, de terres et d'eau, observée depuis les années 1950. De cette extinction massive dépends la survie ... ou non, de l'humanité mais pourtant, pour l'heure, il semble, qu'en France, l'urgence soit de pouvoir rouler pour pas cher.

« L’homme contemporain, nous dit Gwenaël, est prompt à s’indigner contre les taxes sur l’essence, les péages urbains, le prix de l’autoroute, la limitation des vitesses à 80 à l’heure, la multiplication des radars, la réduction des parkings et le prix de son heure, l’étroitesse et le mauvais état de la chaussée, ses virages prononcés et son encombrement par les piétons et les cyclistes, les tracteurs et les camions poubelles. […] Et le voilà vomissant sa colère sur l’internet, avec tous les fachos de France, menaçant de bloquer le pays, brandissant sa liberté de circuler en voiture comme le plus fondamental des droits. »

Et pourtant, poursuit Carol Galand « si notre objectif est de limiter drastiquement le réchauffement climatique dans les plus brefs délais, comment penser que les changements conséquents que cela impliquera se feront sans heurt ? Oui, les défis qui nous attendent impliqueront d’effectuer des changements colossaux, et de remettre en question ce qu’a été notre vie jusque-là. Alors encore oui, cela va être difficile. Non, cela ne va pas se faire sans efforts individuels et collectifs. Et oui, nous pouvons relever le challenge. Nous le devons, et il va falloir s’y faire. » Depuis des décennies les écologistes demandent une adaptation douce et progressive pour que la transition soit moins douloureuse, les citoyens n'en ont jamais voulu. Le résultat c'est qu'aujourd'hui nous sommes au pied du mur et que la marche est immense et donc choquante, mais les citoyens ne peuvent s'en prendre qu'à eux-mêmes.

« Ne descendons pas dans les rues pour râler contre la hausse du carburant, termine Carol Galand. C’est un leurre. Le problème n’est pas le prix du carburant. Le problème, C’EST le carburant. Le problème, c’est Total, ses incursions inadmissibles dans les rares lieux de nature encore préservés, sa stratégie d’investissement coûteuse en émissions de gaz à effet de serre… Le problème, c’est Total mais aussi les autres compagnies pétrolières, guère plus vertueuses. […] Le problème, c’est eux. Et puis c’est Danone, c’est Nestlé. C’est le système. Alors ne nous trompons pas de combat.»

Oui ne nous trompons pas de combats, c’est une évidence. Et pourtant, je m'étonnerais, encore et toujours, de voir un certain nombre de personnes fustiger le soi-disant appétit de l'état pour l'argent et ne pas voir ces mêmes personnes s'élever contre la voracité des actionnaires qui, au détriment des salariés et de l'environnement, se gavent de dividendes. D'un côté l'état qui ne capitalise pas mais qui redistribue, de l'autre des entreprises privées qui exploitent, détruisent, saccagent et s'accaparent. Je m'étonnerais toujours de voir un certain nombre de personnes refuser de participer à la solidarité nationale et à la marche de la nation, par l'impôt, mais soutenir, par leur pouvoir d'achats et leur refus de les condamner, des multinationales qui, elles, pour le coup, thésaurisent pour le bénéfice d'un petit nombre. Je m'étonnerais toujours de voir que beaucoup se trompent encore et toujours de combats.

Mais maintenant que l’on a dit cela, il est une évidence à ne pas oublier (même si je ne doute pas un seul instant que le Gouvernement jupitérien n’en fera rien), c’est que l’argent récolté, au nom de la transition écologique, doit y être affecté à 100 % et non à renflouer un budget « d’injustices fiscales imposées par le président Macron, au service des plus riches » comme le dit fort justement François Ruffin. Si tel n’était pas le cas, alors oui, en effet, la colère citoyenne serait légitime. Ces hausses du prix de l’essence ne doivent pas être à l’image de la taxe carbone que dénonce Kevin Puisieux, de la Fondation pour la Nature et l'Homme : « Sur les 9 ou 10 milliards de taxe carbone perçus en 2018, 1,8 milliard est destiné aux énergies renouvelables. Au-delà, plus grand-chose à voir avec la transition écologique. Trois milliards vont au Crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi (CICE), et pour le reste les ressources vont au budget général - un budget marqué en 2018 par le trou créé, entre autres, par la suppression de l'ISF et de ses 4 milliards d'euros de recettes. Mettez-vous dans la peau de nos concitoyens qui, à chaque fois qu'ils vont faire le plein, se disent qu'ils sont là pour renflouer des caisses vidées par des avantages consentis aux ménages les plus fortunés. Ce n'est ni logique, ni cohérent ! Et cela abîme la légitimité populaire de la taxe carbone, qui ne doit pas servir à boucher les trous d'un budget mal ficelé ! ». Mais pour l’heure, la colère citoyenne ne réclame pas de reconversion écologique, ne réclame pas de transports en commun, ni d'aide au rapprochement domicile-travail, ni le rapprochement des services publiques, ni la réouverture des petites lignes SNCF, ni multiplier les pistes cyclables, ni faciliter le transport des vélos dans les transports en commun, ni rien d'autre, juste le droit de rouler, rouler et rouler encore à bord de pickup défiscalisés.

Ainsi donc, en ce qui me concerne, non je ne participerai pas au mouvement du 17 novembre qui souhaite protester contre la hausse des carburants, je ne participerai d'autant moins que si l'on souhaite vraiment rentrer dans un monde décarboné il faut, puisque l'on ne peut compter sur le volontarisme de chacun, rendre les hydrocarbures prohibitifs pour les avions au kérosène actuellement détaxé, les cargos et les porte-containers au fuel lourd également détaxé, le chauffage ... mais aussi pour les voitures personnelles. Après des années de pédagogie ... pour rien, force est de constater que la sobriété devra passer par la contrainte. Oui il faut taxer car il n'y a que cela que les citoyens comprennent. C’est triste comme constat. Quel aveu d’échec pour tous. Mais c’est la triste réalité de notre humanité. Puis selon le principe des abolitionnistes de la prostitution, pour éradiquer un problème, ne faut-il pas pénaliser ceux qui en sont la cause ? Ainsi, selon ce principe puissant, s'il n'y a pas de voyageurs, il n'y aura plus d'avions, plus de paquebots de croisières, etc ...

Définitivement la transition passera par un changement, de préférence volontaire, de comportements et notamment par une autre vision de la mobilité. Quant à la durabilité elle ne pourra pas passer par le « continuons comme avant ... mais sans paille en plastique ». Il est temps de s'interroger sur nos choix (souvent de confort) car c'est bien la masse des habitudes des citoyens qui provoque les problèmes environnementaux actuels dont l’un des marqueurs est cette chute des populations des vertébrés sauvages révélée aujourd’hui par le WWF. Encore une fois les voyants sont au rouge. Encore une fois les voyants sont au rouge et l'humanité regarde ailleurs.

L'humanité ne court pas à sa perte, elle y va en bagnole.

dimanche 21 octobre 2018

Mal barré, on est mal barré !

Environnement.
Pire que le climato-sceptique il y a le climato-j'm'en'foutiste. Pire que l'ignorant il y a l'écocidaire qui s'en fout car il a le droit de vivre sa vie comme lui l'entend, qu'importe les conséquences ... Le droit ! "j'ai tout de même le droit, non ?". Bon, le devoir on verra plus tard ... "je ne dois rien à personne, j'ai le droit !" Mais pas d’inquiétude, on est sauvé !!! Le monde n'est peuplé que de gens qui n'ont aucune responsabilité dans le dérèglement climatique et la dégradation de l'environnement. Chouette bonne nouvelle que cela !!! Le réchauffement climatique ? Ce n’est pas moi, c'est les autres ! Le plastique en mer ? Ce n’est pas moi, c'est les autres ! Les autres ! Mal barré, on est mal barré !

Humanisme.
Esther Benbasa : « Italie néo-fasciste. Salvini veut imposer un couvre-feu à 21h aux "petits magasins ethniques" tenus par des étrangers. Quelle bonne idée ! Ça lui est venu comment ? Ça rappelle des choses, c'est sûr. A propos, les Juifs, Salvini a dit à quelle heure ils devaient fermer ? » Mal barré, on est mal barré !

France.
- Édouard Philippe : "Bon Hulot il a tout grillé en disant qu'on roulait pour les lobbies agroalimentaires ! On fait quoi..?"
- Emmanuel Macron : "Je sais !! On nomme la directrice de com' de Danone au gouvernement !!"
#Génie #MakeTheFoutageDeGueuleGreatAgain #JeSuisYaourt" Guillaume Meurice
Mal barré, on est mal barré !

Economie.
Malgré sa dette, la France reste très attractive pour les capitalistes car son patrimoine est garant de sa solvabilité. En cédant au privé, nos machines à cash (autoroutes, aéroports, …) et nos bijoux de famille, nos gouvernements successifs affaiblissent, petit à petit mais inexorablement, la position de notre pays face aux prédateurs privés qui lorgnent sur nos retraites, notre sécurité sociale, nos hôpitaux... Au final c'est tout notre système social et redistributif qu'ils mettent en péril. Ces gens sérieux n'en sont définitivement pas. 
Mal barré, on est mal barré !



Consumérisme.
Selon Auchan, selon leur pub, tu ne fais plus tes courses... Tu sauves le monde. #consumerisme, #greenwashing.
Mal barré, on est mal barré !

Ecologie.
Ou quand la nouvelle secrétaire d'Etat à l'écologie vantait les mérites de l'huile de palme. Mal barré, on est mal barré.

Le nouveau ministre de l’Agriculture, M. Didier Guillaume vient de déclarer que « C’est aux scientifiques de faire la preuve ou non qu’il y a des conséquences à l’usage des pesticides ou pas ». Mal barré, on est mal barré.

Catherine Candelier dit et je partage : « un député qui veut interdire le VTT en période de chasse 😳, un ministre qui demande des preuves aux scientifiques de la dangerosité des pesticides (comme s'il n'y en avait pas ?!?!)😳, une lanceuse d'alerte licenciée😵, un gouvernement qui refuse de supprimer les avantages fiscaux de la production d'huile de palme 😳 et une ministre de l'environnement pro-huile de palme 😳 ... Je pense que j'ai fait le bilan de la journée, et qu'il n'est pas mauvais hein ? » Mal barré, on est mal barré !

Entre Didier Guillaume, ministre de l'agriculture, qui s'interroge sur l'innocuité des pesticides, et Emmanuelle Wargon, la championne de l'huile de palme à l'environnement on sent bien que la planète est une priorité gouvernementale. Mal barré, on est mal barré.

Santé.
Comment désengorger les Urgences ? Olivier Véran, député LREM, a la solution : créer un « forfait réorientation » de 60 euros pour inciter les urgences à refuser les patients dont l’état peut attendre un rendez-vous en ville. Surtout ne pas s'interroger sur les moyens donnés aux hôpitaux et aux services publics de la santé. Surtout pas ! Mal barré, on est mal barré !

Social.
Castaner trouve que toucher des allocations chômage et partir en vacances est scandaleux ?!?! LREM ? 50 ans de retard. Définitivement ce nouveau monde et bien vieux. Mal barré, on est mal barré !

Biodiversité.
Le quota d'autorisation d'abattage du loup relevé à 51 bêtes. Le fameux "plafond à ne pas dépasser" devient bel et bien un quota à exécuter à tout prix. A quoi peut donc bien servir la protection européenne de la Convention de Berne ? Quand la France sera t'elle condamnée pour ses actes de "destruction d'une espèce protégée" ?... Citoyens, vous remercierez vos élus anti-loups, certains éleveurs qui ne savent pas protéger les troupeaux et les chasseurs qui se délectent de leurs "trophées"... Mal barré, on est mal barré !

mercredi 12 septembre 2018

Réchauffement climatique : «Nous en appelons aux décideurs politiques»

Face à l’urgence, mise en lumière cet été par une succession de catastrophes écologiques, 700 scientifiques français se mobilisent dans «Libération», exhortant les gouvernants français à passer de l’incantation aux actes pour enfin se diriger vers une société sans carbone. D’autant que les solutions sont disponibles.


Nous sommes d’ores et déjà pleinement entrés dans le «futur climatique». Hausse des températures moyennes et récurrence des chaleurs extrêmes, y compris dans le nord de notre hémisphère tout cet été, fonte des glaciers et de la banquise, sécheresses, modification de l’aire de distribution de certains animaux et espèces végétales, destruction d’écosystèmes rares et précieux, hausse du niveau de la mer, désoxygénation et acidification des océans, etc. : les manifestations concrètes du changement climatique ne cessent de s’accumuler. Quant au futur, les projections d’impact sur les milieux, les espèces et les humains sont systématiquement revues à la hausse au fur et à mesure des nouvelles connaissances.

Et pourtant l’essentiel de la lutte pour contenir le réchauffement tarde à être mis en place. L’accord de Paris de décembre 2015 appelle à mener de front la réduction rapide et drastique de nos émissions de gaz à effet de serre et l’adaptation aux impacts déjà bien réels du réchauffement. Le but : limiter la hausse des températures mondiales en dessous de 2°C d’ici à 2100 par rapport aux niveaux préindustriels.

Cela suppose d’engager une révolution de nos modes de développement, de notre rapport collectif à l’énergie et aux ressources naturelles, à la consommation, à la mobilité, au logement, aux loisirs, etc. Un projet d’une telle ampleur ne se réalisera pas en se contentant de signer un accord international. Les discours politiques ne manquent pas, du «make our planet great again» français en réponse à l’annonce du retrait américain de l’accord de Paris, à l’appel des ministres de l’environnement de l’UE, en juin, à relever le niveau d’ambition climatique de l’Europe en 2030.

Mais les discours sont insuffisants, comme le montrent les récents chiffres d’émissions de gaz à effet de serre provenant de la combustion des énergies fossiles, qui indiquent des tendances inquiétantes (+ 1,8 % en Europe et + 3,2 % en France en 2017 par rapport à 2016). Il est tout aussi crucial qu’urgent de sortir du champ de l’incantatoire et de traduire concrètement ces discours en choix politiques forts et clairs au service d’une transformation sociétale profonde.

Cette transformation, si elle est ambitieuse et représente un chemin bien différent de celui que nous suivons, n’est pas une utopie. Elle repose pour beaucoup sur des solutions déjà disponibles : diminution de la consommation d’énergie, recours à des énergies décarbonées, meilleure isolation des bâtiments, mobilité repensée évitant les moteurs thermiques, ferroutage, agriculture écologique, production ­locale, verdissement des villes, économie collaborative et circulaire, révolution numérique, etc., autant de changements qui, s’ils sont bien conçus et combinés entre eux, nous aideraient à atteindre les objectifs climatiques tout en permettant de réduire notre empreinte sur la planète, notamment en diminuant la pollution et notre impact sur la biodiversité.

Si la transition est possible, elle ne va pourtant pas de soi. Encore faut-il se saisir des solutions, puisque notre réussite collective dépendra de l’échelle et surtout de la vitesse à laquelle elles seront déployées. C’est pourquoi se préoccuper du changement climatique doit réellement devenir un objectif politique de premier ordre. Pour être cohérente, cette transition doit être transcrite dans l’ensemble des politiques sectorielles et dans tous les projets d’aménagement et de développement, en sélectionnant les solutions permettant conjointement l’efficacité climatique et la préservation de la biodiversité. Il faut également anticiper et accompagner les reconversions à l’échelle des branches économiques et des territoires. Nous en appelons donc aux décideurs politiques. Nous sommes conscients du rôle qu’ont à jouer d’autres acteurs, notamment les entreprises et la société civile, mais il appartient aux gouvernements et aux Parlements de mettre en place les conditions – législatives, réglementaires, institutionnelles, budgétaires et fiscales – d’une transition vers une société sans carbone. Ils doivent rapidement et fortement réviser leur feuille de route climatique et la rendre à la fois plus transformationnelle et plus opérationnelle. Ils doivent accepter de prendre des mesures pour agir à long terme.

Au niveau international, les opportunités de susciter une telle dynamique seront nombreuses dans les mois à venir : Global Climate Action Summit ce mois-ci en Californie, nouveau rapport du GIEC en octobre, COP 24 en Pologne en décembre, sommet climat du secrétaire général de l’ONU à New York dans un an. La neutralité carbone, qui traduit l’ambition «zéro émission nette de gaz à effet de serre», est l’objectif que les pays signataires de l’accord de Paris se sont engagés à atteindre collectivement au cours de la deuxième moitié du XXIe siècle.

Saisie par une ONG, la justice néerlandaise a condamné l’Etat des Pays-Bas à réduire de 25 % les émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2020. Ce type de recours juridique doit être pris au sérieux : un accord international n’est pas la fin mais le commencement d’un processus politique qui doit être mis en œuvre avec rigueur. Seuls des changements immédiats et des engagements de court terme, dans le cadre d’objectifs clairs et ambitieux à horizon 2030, peuvent nous permettre de relever le défi climatique. Celui-ci nous enseigne que le long terme dépend de décisions de court terme, lesquelles permettront aux générations futures de ne pas devoir se résigner au pire.

Premiers signataires : Luc Abbadie, Professeur Institut d’Ecologie et des Sciences de l’Environnement de Paris Sorbonne Université ; Gwenaël Abril, Directeur de Recherche au CNRS Actualité Scientifique de l’IRD Laboratoire EPOC - Environnements et Paléoenvironnements Océaniques et Continentaux ; Anthony Acou, Chercheur, UMS MNHN-CNRS-AFB Patrinat ; Laurence Affre, Maître de Conférences Aix Marseille Université ; Omar Alaoui, doctorant au LSCE ; Samuel Albani, post-doctorant au LSCE ; Cécile Albert, Chargée de recherches CNRS ; Olivier Alemany, Ingénieur de recherche au CNRS ; Antoinette Alias, Ingénieur de recherche au CNRM ; Denis Allard, Directeur de Recherche INRA ; Frédéric Amiel, Chercheur à l’IDDRI ; Sandrine Anquetin, Hydro-climatologue ; Constantin Ardilouze, Chercheur au CNRM ; Laurent Arnaud, Chercheur au CNRS ; Xavier Arnauld de Sartre, Chercheur au CNRS ; Catherine Aubertin, Economiste de l’environnement ; François Auger, Chercheur à l’Institut de Recherche en Énergie Électrique de Nantes Atlantique ; Jean-Christophe Auguet, Chercheur au CNRS ; Laurent Augusto, Chercheur à l’INRA ; Philémon Autin, Doctorant à l’Université Grenoble Alpes ; Alex Ayet, Doctorant à l’IFREMER ; Aurélien Babarit, Chercheur au Laboratoire LHEEA ; Bertrand Badie, Professeur des Universités à Science Po Paris ; Jordi Badosa, Ingénieur de recherche à l’Ecole Polytechnique ; ...

jeudi 30 août 2018

Le futur a déjà eu lieu à Nauru

Peu de gens ont entendu parler de Nauru. Plus rares encore sont ceux capables de situer cette petite île sur une carte. Minuscule État, l’île de Nauru compte un peu plus de 10 000 habitants et 21 km2 de superficie, ce qui en fait le troisième pays le plus petit du monde. Perdue dans le Pacifique Sud, elle semble oubliée du monde moderne. Elle fut, pourtant, durant quelques années, l’un des pays les plus riches du monde, avant de connaître un total effondrement.

La petite île de Nauru est approchée pour la première fois par des Occidentaux en 1798. Ces derniers, impressionnés par la beauté de l’île, nomment celle-ci Pleasant Island. Un siècle plus tard, en 1896, un capitaine de navire rapporte en Australie une étrange pierre trouvée à Nauru. Cette pierre, qui ressemble à du bois pétrifié, traîne sur le sol d’un bureau pendant trois ans, servant à en caler la porte. L’Australie cherche alors à développer son économie agricole, et a grand besoin d’engrais pour augmenter la productivité de ses sols pauvres. Un géologue de la Pacific Island Company, Albert Ellis, cherche ainsi dans tout le Pacifique, sans trop de succès, des gisements de phosphate, composant essentiel des engrais nécessaires au développement de l’agriculture australienne. Ellis, intrigué par l’étrange pierre venant de Nauru, analyse celle-ci en 1899, et se rend alors compte que sa quête est terminée : la pierre se révèle être du phosphate presque pur. À l’orée du XXe siècle, la petite île de Nauru vient de devenir un enjeu minier majeur.

Pleasant Island devient à partir de ce moment une mine à ciel ouvert. Durant des décennies, les compagnies occidentales vont exploiter le phosphate de l’île. Nauru change de mains durant les négociations liées au traité de Versailles en 1919, passant des Allemands aux Anglais, puis des Anglais aux Australiens, en fonction de l’évolution de rapports de force se décidant à des milliers de kilomètres de la petite île. Durant la Seconde Guerre Mondiale, les Nauruans sont occupés, puis intégralement déportés par les Japonais. Durablement traumatisés par cette expérience, les habitants de Nauru décident à partir des années 1950 de prendre le destin de leur île en mains. L’Australie fait cependant tout ce qu’elle peut pour garder la mainmise sur Nauru, allant jusqu’à proposer de relocaliser tous les Nauruans sur l’île Fraser (située au nord de l’État australien du Queensland), cent fois plus grande, mais ne possédant aucune ressource naturelle économiquement stratégique. L’État australien cède finalement sous la pression des Nations unies, habilement manœuvrée par le père de l’indépendance de Nauru et premier président de l’île : Hammer Deroburt. Le 31 janvier 1968, l’État de Nauru devient indépendant, et prend le contrôle de l’exploitation du phosphate. Les habitants de l’île ne le savent pas encore, mais ils viennent de récupérer un incroyable trésor qui, tel celui des Nibelungen, va les mener à leur perte.

Un vrai pays de cocagne

Le nouveau président Hammer Deroburt nationalise l’exploitation du phosphate dans le cadre de la Nauru Phosphate Corporation. Il décide également de reverser une grande partie des revenus de l’exploitation minière aux habitants de l’île. Deroburt crée ainsi un système « collectiviste », où chaque citoyen nauruan jouit d’une aisance financière et matérielle incomparable, assurée directement par l’État. Les Nauruans n’ont ainsi plus besoin de travailler, le travail minier étant essentiellement assuré par des immigrés chinois. L’eau et l’électricité deviennent gratuites pour les habitants de l’île, et ils ne payent évidemment pas d’impôts, les caisses de l’État étant pleines grâce à la manne du phosphate. Nauru se dote aussi d’un hôpital dernier cri, à l’accès entièrement gratuit. Le gouvernement va même jusqu’à payer des femmes de ménage aux Nauruans, qui n’ont ainsi même plus à s’occuper de leur intérieur. De même qu’ils n’ont plus à s’occuper de pêche, activité pourtant traditionnelle à Nauru, puisqu’ils achètent en masse des plats préparés aux nombreux commerçants chinois qui se sont alors installés sur l’île.

Dans les années 1970, chaque foyer nauruan possède six ou sept voitures, que nul sur l’île ne songerait alors à réparer en cas de panne, alors qu’il est si facile de s’en faire expédier une nouvelle. Les Nauruans achètent également en masse des équipements technologiques de pointe, qu’ils n’hésitent également pas à remplacer purement et simplement de façon régulière. La culture traditionnelle de Nauru est alors rapidement victime de l’invention la plus diabolique de l’histoire de l’humanité : la télévision. Toute la vie sociale traditionnelle de l’île disparaît ainsi, du fait de l’omniprésence des cassettes vidéo que les Nauruans regardent seuls chez eux sur leur grand écran importé d’Australie. Mais cela compte alors peu aux yeux des habitants de l’île, Nauru est en effet à ce moment le pays ayant le P.I.B/hab le plus élevé du monde.

Nauru est une véritable « utopie » consumériste, où l’oisiveté et le gaspillage règnent en maîtres. Mais ses ingénieurs ont prévenu le président Deroburt dès la fin des années 1960 : l’exploitation du phosphate ne pourra encore durer qu’une trentaine d’années. Le gouvernement nauruan cherche alors à placer l’argent du phosphate dans des investissements avantageux afin de préparer l’avenir. Hélas, le mélange puissant de corruption, d’incompétence et d’inconséquence régnant au sein du gouvernement nauruan durant des années fera tourner cette initiative clairvoyante à la catastrophe. Nauru se lance dans une série d’investissements désastreux. Citons par exemple une compagnie aérienne, Air Nauru, qui se révèlera être un gouffre sans fond, et des investissements immobiliers démesurés, comme le Nauru House Building (qui sera, lors de son inauguration en 1977, le plus haut gratte-ciel d’Australie avec 190 mètres de hauteur).

La richesse de la petite île, couplée à l’incompétence et à l’absence de scrupules de ses dirigeants, attire également un nouveau genre de requins jusqu’alors inconnu dans ces eaux lointaines du Pacifique : les hommes d’affaires. Ces derniers, rebaptisés « conseillers économiques », feront sciemment perdre des sommes considérables à l’État nauruan, pour mieux les détourner. Le journaliste Luc Folliet rapporte, dans son livre Nauru, l’île dévastée, ces propos d’un avocat australien : « Nauru, c’est une île faite de merde, qui ressemble à une merde, et qui a l’odeur de la merde. Mais si vous êtes bon en affaires, alors vous allez tout de suite vous faire avec ce pays un bon petit paquet d’oseille ». En vingt ans, ce sont ainsi des milliards de dollars que le gouvernement nauruan a gaspillés pour rien.

La fin d’un monde

À partir des années 1990, le ralentissement, puis finalement l’arrêt de l’exploitation du phosphate, va provoquer sur l’île un cataclysme. Privée de ressources, cette société insulaire vivant sous perfusion d’argent facile depuis trop d’années s’effondre totalement. Le gouvernement nauruan est contraint d’emprunter massivement, puis doit chercher de nouvelles ressources afin de rembourser des intérêts exorbitants. L’île monnaye ainsi sa voix à l’O.N.U, votant en faveur de la reprise de la chasse à la baleine en échange de quelques subsides japonais. Le gouvernement nauruan transforme aussi le pays en paradis fiscal, et n’hésite pas à vendre des passeports. Le sommet est atteint lorsque Nauru loue plus de la moitié de son territoire à l’Australie, qui y installe des camps de rétention de migrants. Les Nauruans, appauvris, dépossédés de leur propre île, sont de plus méprisés par la communauté internationale, qui considère l’État nauruan comme un « État voyou ».

Aujourd’hui, l’île, qui avait été surnommée Pleasant Island, demeure dévastée sur le plan écologique par des décennies d’exploitation minière forcenée, et reste parsemée de carcasses de voitures rouillées et de bâtiments en ruines. La culture traditionnelle de Nauru a été totalement oubliée en deux décennies. La société de consommation a ainsi réussi à détruire l’identité culturelle des Nauruans, ce qu’aucun des nombreux colonisateurs de l’île n’avait réussi à faire. L’île cumule de plus les statistiques records : 90% des Nauruans sont au chômage, 80% souffrent d’obésité morbide, et 40% d’un diabète de type II. Le diabète, allié à la vétusté des installations médicales, est ainsi devenu la première cause de mortalité de l’île, allant, aux yeux de certains, jusqu’à hypothéquer la survie du déjà peu nombreux peuple nauruan. D’autres voient dans l’effondrement économique de l’île l’occasion pour ses habitants de renouer avec leur mode de vie traditionnel, espérant guérir de cette façon les terribles effets sanitaires et sociaux engendrés par le mélange d’oisiveté et de surconsommation qui a régné à Nauru durant des années. Mais comment reprendre le fil d’une tradition qui a été rompu par les mirages de l’individualisme et du consumérisme ? Comment renouer avec ce qui a été détruit avec insouciance ?

Une synthèse de la modernité

En quelques années, la petite île de Nauru a réalisé, à une vitesse éclair et de façon particulièrement extrême, l’« utopie » moderne de la « société d’abondance », avant de connaître un effondrement aux conséquences catastrophiques sur les plans humain, sanitaire, social, culturel, économique et écologique. Si la rapacité cupide des affairistes de tout poil et la médiocrité de sa classe politique n’ont évidemment pas aidé l’État nauruan, c’est bien l’épuisement de ses ressources naturelles qui a fini par briser l’île de Nauru.

Lorsque nous nous penchons sur cette trajectoire historique qui fut celle de l’île de Nauru, il est tentant d’y voir une analogie avec nos propres sociétés. Nauru semble en effet avoir parcouru à marche forcée l’histoire séculaire de la modernité occidentale, passant en très peu de temps d’une société traditionnelle à une société de consommation. À partir de cette constatation, nous pouvons nous demander si l’effondrement qu’a connu Nauru n’est pas une image de notre propre avenir. Nous continuons en effet chaque jour à dévaster la planète afin d’en extraire toujours plus de pétrole, de charbon, d’uranium et bien d’autres choses encore. Que se passera-t-il alors lorsque ces ressources non-renouvelables se raréfieront ? Lorsque nous aurons de moins en moins de combustibles disponibles pour faire tourner la grande machine insatiable que sont devenues nos sociétés techno-industrielles ? Lorsque notre système technicien globalisé devra ralentir faute de carburant suffisant ? La catastrophe sera probablement moins brutale, plus étirée dans le temps, que celle qu’a connue Nauru, mais elle n’en sera, à la fin, certainement pas moins dramatique. Elle pourrait même, au contraire, se révéler encore pire. Et ce ne seront alors probablement pas les voitures électriques d’Elon Musk qui nous aideront. L’histoire éminemment tragique de l’île de Nauru nous montre à quel point l’idée d’une croissance infinie dans un monde fini est proprement suicidaire, à quel point le consumérisme est un mirage destructeur pour l’homme et pour le monde, et à quel point le « progrès » mène finalement la civilisation et la culture à l’anéantissement.