"Le motif de base de la résistance était l'indignation. Nous vétérans des mouvements de résistance et des forces combattantes de la France libre, nous appelons les jeunes générations à faire vivre, transmettre, l'héritage de la résistance et ses idéaux. Nous leur disons : prenez le relais, indignez-vous ! Les responsables politiques, économiques, intellectuels et l'ensemble de la société ne doivent pas démissionner, ni se laisser impressionner par l'actuelle dictature des marchés financiers qui menacent la paix et la démocratie.

Je vous souhaite à tous, à chacun d'entre vous d'avoir votre motif d'indignation. C'est précieux."

Stéphane Hessel

vendredi 14 août 2026

Choisir la dignité

Il ne s’agit plus d’un simple malaise. Quelque chose se défait sous nos yeux. Ce qui se joue aujourd’hui est une dérive. Une dérive qui s’accélère, s’installe, se banalise, et finit par contaminer nos manières de parler, de penser, de regarder les autres humains comme non-humains. La haine n’est plus marginale, elle s’exprime, se partage, se justifie. Le rejet devient une posture. La domination, la discrimination se banalisent au point de ne plus choquer autant qu’elles le devraient. 

Et cette dérive a ses relais. 

Sur les réseaux sociaux, la violence est devenue un spectacle. Plus un propos est excessif, plus il circule. L’humiliation fait réagir, la nuance disparaît. On ne cherche plus à comprendre, mais à disqualifier, à écraser, à engranger les likes. 

Dans certains médias, les mêmes mécaniques s’installent : simplification, dramatisation, opposition permanente - l’essentiel est de créer le clivage. À force de présenter le monde comme une menace, à force de désigner des ennemis, on finit par fabriquer une réalité où la peur devient la seule grille de lecture. 

Dans ce climat poisseux, les discours politiques d’extrême droite prospèrent. Ils ne créent pas seulement des divisions : ils les exploitent, les amplifient, les enracinent. Ils désignent, hiérarchisent, excluent sur fond de saluts nazis. Ils proposent une vision du monde où certains auraient moins de légitimité à exister que d’autres — et où le vivant lui-même devient une ressource à dominer plutôt qu’un équilibre à respecter. Une vision brutale, simpliste, dangereuse. 

À cela s’ajoutent des discours qui glorifient la domination, qui enferment chacun dans des rôles étroits, où la virilité devient synonyme de contrôle, de dureté, de mépris. Ces logiques virilistes ne sont pas anodines : elles nourrissent un imaginaire de confrontation permanente, où l’autre n’est plus un égal, mais un rival ou une menace et où toute forme de vulnérabilité, humaine ou animale, est dévalorisée. 

Tout cela produit une atmosphère profondément délétère. Une atmosphère qui nous abîme collectivement. Car à force de déshumaniser les autres, on finit toujours par appauvrir notre propre humanité et, au-delà, à rompre le lien essentiel qui nous unit à l’ensemble du vivant. 

Il est temps de refuser cette pente. 

Refuser, cela commence par des actes simples mais exigeants. Ne pas relayer la haine. Ne pas banaliser l’humiliation. Ne pas se taire lorsque la dignité est attaquée qu’elle concerne un être humain ou toute forme de vie vulnérable. Cela demande du courage, mais c’est un courage accessible, quotidien, concret. 

La bienveillance, dans ce contexte, n’est pas la posture molle que l’on veut nous dépeindre. C’est au contraire une ligne de résistance. Elle consiste à refuser de céder à la facilité du rejet, à maintenir une exigence de dignité dans nos paroles et dans nos actes. Et elle ne peut plus se limiter aux relations humaines : elle implique de reconnaître que nous faisons partie d’un tout, d’un tissu vivant que nos choix impactent directement. 

L’humanisme, lui, ne peut plus être pensé de manière isolée. Il repose sur une réalité simple : nous sommes faits de la même matière sensible. Nous partageons les mêmes émotions, les mêmes peurs, les mêmes fragilités. Et au-delà de nous, d’autres formes de vie éprouvent, réagissent, subissent. Reconnaître cela, c’est élargir notre conscience, et notre responsabilité. 

Oublier cela, c’est ouvrir la porte à toutes les déshumanisations et à toutes les formes de destruction du vivant. 

Le respect n’est pas négociable. Il ne dépend ni de l’accord, ni de l’appartenance, ni de l’identité. Il est le seuil en dessous duquel une société bascule. Et ce respect doit s’étendre à l’ensemble du vivant, car mépriser la vie sous toutes ses formes revient à affaiblir les fondements mêmes de notre humanité. 

Construire une société plus juste et plus tolérante n’est pas une option morale abstraite, c’est une nécessité. Une société juste refuse les hiérarchies arbitraires entre les êtres. Une société tolérante ne se contente pas de supporter les différences : elle les reconnaît comme une richesse, et s’organise pour que chacun puisse vivre dignement. 

La solidarité, elle, ne relève pas d’un idéal généreux mais facultatif. Elle découle d’un fait : nous sommes interdépendants. Nos vies sont liées, nos équilibres sont communs, nos vulnérabilités se répondent entre humains, mais aussi avec les écosystèmes qui nous portent. Ce qui fragilise l’un finit toujours par atteindre les autres. 

Le partage, dans ce cadre, devient un acte de lucidité autant que de générosité. Il reconnaît que personne ne se construit seul, que personne ne tient durablement dans l’isolement, la domination ou l’exploitation. 

 Et la fraternité ou plus largement la symbiosité, c’est-à-dire la solidarité entre les êtres ne sont pas des mots d’apparat. Ils sont une exigence. Ils obligent à refuser les discours qui hiérarchisent les vies, à ne pas détourner le regard, à ne pas s’habituer à l’inacceptable. 

Nous ne sommes pas spectateurs. 

Chaque parole prononcée, chaque silence accepté, chaque geste posé participe à façonner le monde qui vient. 

Rien n'est neutre. 

Nourrir la haine ou préserver la dignité. 

Participer à la dégradation ou opposer une résistance. 

Exploiter ou respecter. 

La question n'est donc pas de savoir quel monde nous souhaitons. Elle est de savoir quel monde nous construisons déjà, jour après jour, par ce que nous acceptons et par ce que nous refusons. 

Car ce qui se dégrade aujourd'hui ne s'arrêtera pas de lui-même. Mais ce que nous faisons exister ensemble, dans nos actes les plus ordinaires comme dans nos choix les plus décisifs, peut encore changer le cours des choses. 

Par Christophe Bombled

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