"Le motif de base de la résistance était l'indignation. Nous vétérans des mouvements de résistance et des forces combattantes de la France libre, nous appelons les jeunes générations à faire vivre, transmettre, l'héritage de la résistance et ses idéaux. Nous leur disons : prenez le relais, indignez-vous ! Les responsables politiques, économiques, intellectuels et l'ensemble de la société ne doivent pas démissionner, ni se laisser impressionner par l'actuelle dictature des marchés financiers qui menacent la paix et la démocratie.

Je vous souhaite à tous, à chacun d'entre vous d'avoir votre motif d'indignation. C'est précieux."

Stéphane Hessel

mardi 11 août 2026

Lécologie n'est pas apolitique, elle est de Gauche

Il existe des formules dont le succès tient moins à leur vérité qu’au confort qu’elles procurent. Affirmer que l’écologie ne serait « ni de droite ni de gauche », qu’elle serait de « bon sens », appartient à cette catégorie, car cette prétendue neutralité permet de reconnaître la gravité du dérèglement climatique sans jamais avoir à désigner les intérêts qui l’alimentent, les rapports de pouvoir qui empêchent d’y répondre et les choix collectifs qu’il faudrait assumer pour en sortir. 

Bien sûr, l’altération du climat, l’effondrement de la biodiversité, l’épuisement des ressources et la pollution des milieux concernent l’humanité tout entière, cependant cette universalité du péril ne signifie nullement que ses causes, ses conséquences et les moyens de s’en protéger seraient également répartis. Nous appartenons à une même communauté de destin mais nous n’occupons pas tous la même place dans l’organisation économique qui détermine ce qui est produit, dans quelles quantités, au bénéfice de qui et au prix de quelles destructions. 

L’écologie devient concrète dès que l’on cesse de la réduire à la protection sentimentale de la nature pour s’interroger sur l’organisation matérielle de la société. Elle devient concrète lorsqu’il faut décider si l’eau doit être administrée comme une marchandise ou comme un bien commun, si l’énergie doit répondre aux exigences de rentabilité ou aux besoins de la population, si la production doit être orientée par la demande solvable ou par l’utilité sociale, si la propriété confère un droit absolu d’usage ou si elle doit être limitée lorsque son exercice compromet les conditions de l’existence collective. À chacune de ces questions, la droite et la gauche n’apportent pas les mêmes réponses, parce qu’elles ne défendent ni la même conception de la liberté, ni la même définition de la justice, ni la même organisation du pouvoir économique. 

La droite peut sincèrement vouloir préserver des paysages, défendre un patrimoine naturel, soutenir certaines innovations moins polluantes ou réglementer des pratiques devenues manifestement dangereuses. Des femmes et des hommes de droite peuvent aimer profondément leur territoire, observer la disparition des espèces et s’inquiéter de l’avenir laissé à leurs enfants : il ne s’agit donc pas de distribuer des certificats de sensibilité à la nature selon l’appartenance politique de chacun. Néanmoins, l’écologie n’est pas seulement un attachement à ce que nous trouvons beau ou digne d’être conservé mais la recherche d’une organisation sociale compatible avec les limites physiques du monde, ce qui suppose de transformer les mécanismes qui déterminent notre manière de produire, de consommer, de travailler, de nous déplacer et d’habiter. Or, lorsque la droite se heurte à cette exigence, elle refuse presque, si ce n’est toujours, de remettre en cause la primauté du marché, la concentration de la propriété, la recherche continue de rentabilité et le pouvoir que la richesse confère à ceux qui la détiennent. 

C’est précisément pour cette raison que l’expression « écologie de droite » constitue un oxymore. 

Ce que la droite présente comme une politique écologique consiste le plus souvent à corriger certains effets du modèle économique tout en préservant les principes qui les produisent. Elle veut rendre la croissance plus propre sans interroger la nécessité de produire toujours davantage, améliorer l’efficacité des technologies sans jamais se demander à quels besoins elles répondent, ni qui décide de leur développement. Elle peut ainsi encourager l’achat d’un véhicule moins polluant tout en conservant un aménagement du territoire qui rend la voiture indispensable. Elle peut promouvoir des vêtements fabriqués avec des matières recyclées tout en laissant prospérer une industrie fondée sur le renouvellement permanent des collections. Elle peut enfin demander aux entreprises de publier des engagements climatiques sans retirer aux investisseurs le pouvoir d’exiger toujours plus de rendement. 

Dans cette conception, il ne s’agit jamais de réduire véritablement l’emprise de l’économie sur le vivant, mais de créer les conditions permettant à l’accumulation de se poursuivre sous une apparence renouvelée. Le vocabulaire évolue, les campagnes publicitaires s’adaptent, mais le principe demeure : ce qui est rentable doit pouvoir continuer d’exister, même lorsque son utilité sociale est douteuse et que son coût collectif devient considérable. La responsabilité individuelle occupe naturellement une place centrale dans cette écologie de marché, parce qu’elle permet de reporter sur les comportements personnels une question qui relève surtout de l’organisation collective. Le citoyen est sommé de devenir un consommateur irréprochable, capable d’identifier le bon produit, le bon label et le bon investissement, tandis que les structures qui organisent ses possibilités demeurent largement inchangées. 

Nos gestes individuels comptent, évidemment, mais ces gestes ne peuvent remplacer des décisions publiques qui s’appliquent à l’ensemble de l’économie, puisqu’un individu ne choisit ni la stratégie énergétique du pays, ni l’organisation des chaînes de production, ni l’implantation des services, ni les normes imposées aux industriels, ni les orientations prises par les banques et les fonds d’investissement. En faisant de l’écologie une affaire de vertu personnelle, la droite produit une morale exigeante pour les individus et une réglementation indulgente pour les puissances économiques. Elle soumet les comportements ordinaires à un examen permanent tout en considérant comme excessif, irréaliste ou liberticide tout ce qui pourrait réellement limiter la capacité des acteurs dominants à extraire, produire, vendre et accumuler. 

Cette contradiction trouve son origine dans une divergence fondamentale concernant la nature même de la liberté. Pour la droite, la liberté repose largement sur la possibilité de posséder, d’investir, d’entreprendre et de disposer de ses ressources selon ses intérêts. Pour la gauche, aucune liberté ne peut être véritable lorsqu’elle donne à quelques-uns le pouvoir de dégrader les conditions d’existence de tous les autres.

La liberté d’un groupe industriel de maintenir une activité destructrice ne peut être placée sur le même plan que la liberté collective de vivre dans un environnement sain, pas davantage que le droit de propriété ne peut justifier la captation durable d’une ressource indispensable. 

Le projet de mégacentre de données porté par Google à Ozans-Châteauroux en offre une illustration presque caricaturale : 195 hectares artificialisés, huit à dix bâtiments, deux postes électriques et de nouvelles infrastructures à très haute tension pouvant atteindre 400 000 volts, afin de satisfaire les besoins privés d’une multinationale en matière de cloud et d’intelligence artificielle. Une telle infrastructure mobiliserait durablement nos terres et nos capacités électriques, tout en faisant peser une pression supplémentaire sur nos nappes phréatiques, tant les centres de données sont connus pour être de véritables ogres hydriques. Ce projet doit être combattu de toutes nos forces. Poser de telles limites n’est pas une négation de la liberté, mais la condition de son partage. Une société dans laquelle les décisions les plus déterminantes sont abandonnées à ceux qui possèdent les moyens de production, les capitaux et les infrastructures n’est pas réellement gouvernée par ses citoyens, même lorsque ceux-ci sont régulièrement appelés à voter. La démocratie demeure incomplète tant qu’elle s’arrête devant la porte des conseils d’administration, notamment lorsqu’il s’agit d’entreprises dont les activités détruisent nos conditions d’existence. Une démocratie qui soustrait l’économie à la délibération commune demeure profondément mutilée. 

Ainsi, l’écologie est nécessairement de gauche : elle exige que nous reprenions collectivement le pouvoir de décider de ce qui mérite d’être produit, des ressources qui doivent être préservées, des activités qui doivent être transformées et de la manière dont les efforts seront répartis. Elle ne peut se satisfaire d’une transition administrée par le marché, puisque le marché ne connaît que la demande solvable et ne protège que ce qui peut être converti en valeur économique. Une écologie de gauche ne demande donc pas simplement aux entreprises de devenir plus responsables ; elle définit démocratiquement des règles auxquelles leur activité doit se conformer. Elle ne se contente pas de corriger les inégalités après leur apparition ; elle s’attaque aux mécanismes qui concentrent les richesses, les ressources et le pouvoir de décision. Elle ne traite pas l’eau, l’énergie, le logement, l’alimentation, la santé ou les transports comme des secteurs commerciaux ; elle reconnaît qu’ils constituent les fondements matériels de l’égalité et qu’ils doivent, à ce titre, relever d’une maîtrise publique ou coopérative.

Cette écologie assume que certaines productions devront diminuer, que certains secteurs devront être profondément transformés et que certaines activités devront disparaître tout en affirmant que cette transformation ne pourra être acceptée que si elle améliore concrètement la vie du plus grand nombre. La sobriété ne peut pas signifier que l’on exige de nouvelles privations de ceux qui manquent déjà de l’essentiel, tandis que demeure intacte la consommation disproportionnée d’une minorité de privilégiés. Elle doit consister à organiser démocratiquement la réduction de ce qui est destructeur ou socialement inutile afin de garantir à chacun l’accès à ce qui permet une existence digne. Il s’agit là d’une politique de répartition, d’émancipation et de sécurité collective. Cela suppose des services publics puissants, capables de soustraire les besoins essentiels aux fluctuations du marché ; une planification écologique permettant d’inscrire les investissements dans le temps long ; une fiscalité qui mobilise prioritairement les fortunes et les activités dont l’empreinte est la plus importante ; une démocratie économique donnant davantage de pouvoir aux travailleurs ; ainsi que des collectivités disposant de ressources stables pour agir sans dépendre d’une compétition permanente entre territoires. 

Cela suppose également de repenser le travail, car l’écologie ne peut pas se limiter à la nature de ce que nous produisons sans interroger les conditions dans lesquelles nous le produisons. Une économie qui épuise les corps, impose des rythmes toujours plus intenses et mesure toute activité à l’aune de sa rentabilité participe de la même logique que celle qui épuise les ressources. Réduire le temps de travail, sécuriser les parcours professionnels, accompagner les reconversions et reconnaître l’utilité sociale des métiers essentiels constituent donc des questions pleinement écologiques. L’écologie prolonge ainsi la lutte des classes, lutte historique de la gauche, parce qu’elle révèle que la question sociale et la question environnementale procèdent d’un même conflit : celui qui oppose la satisfaction des besoins humains à l’accumulation privée, la maîtrise démocratique de nos choix à la concentration du pouvoir, et la recherche du bien commun à la mise en concurrence généralisée. 

Encore faut-il que la gauche accepte de tirer toutes les conséquences de cette exigence. Le quinquennat de François Hollande a montré qu’une majorité élue à gauche pouvait cesser de gouverner à gauche : lorsqu’un pouvoir place la compétitivité des entreprises au centre de sa politique, accepte le cadre social-libéral comme horizon indépassable, subordonne la transformation écologique à la préservation de la croissance et renonce à affronter les intérêts économiques dominants, son étiquette ne suffit plus à qualifier son action. Cette critique ne vise ni les militants socialistes, ni les élus locaux, ni les citoyens sincèrement attachés à la justice sociale. Elle rappelle simplement qu’une organisation politique ne peut pas demander à être jugée seulement sur son histoire ou sur les convictions personnelles de ses membres. Elle doit être jugée sur les intérêts qu’elle affronte et sur les politiques qu’elle met en œuvre lorsqu’elle gouverne. La gauche n’est pas un patrimoine garanti par un nom : c’est une politique que l’on accomplit. 

Affirmer que l’écologie est de gauche ne consiste donc pas à annexer une cause universelle au profit d’un parti ou d’un appareil. Il s’agit de reconnaître que la transformation écologique exige une certaine conception de la société : une société dans laquelle les besoins essentiels échappent à la logique marchande, où la propriété n’autorise pas toutes les prédations, où la richesse n’achète pas un droit supérieur à décider, où la puissance publique garantit à chacun les moyens matériels de son autonomie. L’écologie n’est donc pas un supplément d’âme ni une épice que chaque famille politique pourrait ajouter à son programme sans modifier le reste, elle impose de choisir entre deux organisations de la société : l’une qui cherche à préserver un modèle fondé sur l’accumulation en tentant, bon an mal an d’atténuer ses dommages ; l’autre qui accepte d’en transformer les structures afin de rendre possible un avenir commun. 

Ce choix porte sur la propriété, la production, le travail, la richesse et la démocratie. Il engage notre conception de la justice autant que notre rapport au monde vivant. L’écologie n’échappe donc pas au conflit politique : elle en révèle la ligne de partage. 

L’écologie est de gauche

Par Mansour Thiam

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