Notre Dame des Landes

"Le motif de base de la résistance était l'indignation. Nous vétérans des mouvements de résistance et des forces combattantes de la France libre, nous appelons les jeunes générations à faire vivre, transmettre, l'héritage de la résistance et ses idéaux. Nous leur disons : prenez le relais, indignez-vous ! Les responsables politiques, économiques, intellectuels et l'ensemble de la société ne doivent pas démissionner, ni se laisser impressionner par l'actuelle dictature des marchés financiers qui menacent la paix et la démocratie.

Je vous souhaite à tous, à chacun d'entre vous d'avoir votre motif d'indignation. C'est précieux."

Stéphane Hessel

vendredi 19 janvier 2018

NDDL : entretien avec Hervé Kempf

Notre-Dame-des-Landes : 
L’abandon du projet de l’aéroport est le résultat d’une mobilisation humaine magnifique


Selon Hervé Kempf rédacteur en chef de “Reporterre”, “Notre-Dame-des-Landes était devenu un symbole de l’opposition entre deux mondes”. L’expert en écologie retrace la spécificité du long combat mené sur place par les zadistes.

Finalement, l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes (NDDL) ne verra donc pas le jour. Retour sur une décision historique, qui survient après une cinquantaine d’années de batailles, de tergiversations, avec Hervé Kempf, rédacteur en chef de Reporterre, un magazine en ligne consacré à l’écologie, auteur entre autres de Notre-Dame-des-Landes, au Seuil (2014) et de Tout est prêt pour que tout empire, également au Seuil (2017).

Télérama : Comment réagissez-vous à l’annonce de l’abandon du projet ?

Hervé Kempf : C’est une excellente nouvelle ! A commencer pour la préservation de ce lieu magique – de bocages, de zones humides, de champs, de bois, de lumière... Mais Notre-Dame-des-Landes est aussi un territoire où vivent des gens ordinaires, très attachants, que cette lutte exemplaire, qui dure depuis plusieurs décennies, a rendus forts, tenaces. L’abandon du projet de l’aéroport est le résultat de cette mobilisation humaine magnifique, et la victoire, au demeurant pacifique, d’une vision du monde, plus écologique, face à celle d’un ancien monde qui ne rêve que croissance et artificialisation.

T : Déjà, dans le livre que vous y avez consacré, vous souligniez que ce combat met aux prises deux visions du monde qui se disputent l’écriture de l’avenir...

HK : Oui, plus généralement, NDDL était devenu un symbole de l’opposition entre deux mondes. D’une part, le monde de celles et ceux qui rêvent d’avions, de voitures, de parcs de loisirs, d’autoroutes comme si la question du changement climatique n’existait pas, et de l’autre, le monde de celles et ceux qui sont les « vrais » modernes et savent qu’on ne peut plus imaginer le destin humain sans le penser par rapport au climat, à l’écologie, à la biosphère.

T : Mais est-ce vraiment la vision du monde plus écologique qui l’a emporté ? Dans son discours, Edouard Philippe a aussi beaucoup parlé de développement du trafic aérien...

HK : Effectivement, le Premier ministre n’est pas devenu miraculeusement opposé à la croissance, au développement aérien. Mais faisons bien la différence entre le discours et le fait. Le discours est celui d’Edouard Philippe, qui reste tout à fait cohérent avec sa vision du monde et cette contradiction du capitalisme actuel qui consiste à croire qu’on peut résoudre la question écologique sans toucher fondamentalement au système économique. Le fait concret, c’est que le gouvernement a dû abandonner le projet d’aéroport de NDDL. Une bataille est finie. Ce n’est pas la victoire définitive. Mais dans quel état d’abattement serions-nous aujourd’hui si ce projet avait été confirmé ? Cela voudrait dire que toutes les autres luttes, tous les autres espoirs, auraient été à nouveau foulés aux pieds et qu’on continuerait dans le grand délire dont Trump est le représentant aux Etats-Unis…

Par ailleurs, Emmanuel Macron et Edouard Philippe ne prennent pas les décisions ex-nihilo. Ils les prennent car il y a eu ces paysans, ces élus, ces associations, ces habitants de la ZAD (zone à défendre), ces citoyens qui se sont opposés à un nouvel aéroport. Le président et le Premier ministre ont décidé en fonction d’un rapport de force et d’une longue bataille faite de contre-expertises, de manifestations, de grèves de la faim, de résistances à l’évacuation policière, de tous ces actes multiples, tenaces, inflexibles. C’est en cela que NDDL est vraiment le symbole d’une bataille plus générale dans laquelle se reconnaissent des milliers de Français, bien au-delà des seuls habitants de la ZAD.

T : L’un des slogans de la ZAD est « ni travaux ni expulsion ». Edouard Philippe a été très clair, la ZAD est une « zone de non-droit », et non pas un laboratoire écologique et politique…

HK : On ne peut pas demander à Edouard Philippe de défendre une vision de l’utopie, de la sobriété et d’autres types de relations humaines ! Mais j’ai trouvé son ton mesuré. La circulation doit revenir sur les routes, a-t-il dit. En fait, la circulation marche très bien sur les routes de la zone de NDDL, sauf sur la D281 qu’on appelle la route de la chicane, qui est une route étroite et qui n’a jamais été un grand axe de circulation. J’étais sur place il y a une dizaine de jours et j’ai eu l’impression que tout le monde ou presque était d’accord pour rouvrir cette route.

Le Premier ministre a aussi annoncé que les habitants illégaux devraient partir d’ici le printemps. C’est une bonne nouvelle. Ça veut dire que les quelque milliers de gendarmes et CRS qui sont remontés autour de NDDL ne vont pas envahir cette zone. On va donc prendre le temps de réfléchir, de parler avec celles et ceux qui vivent ici, qui y ont créé une activité, qui font de la culture, de la boulangerie, une belle bibliothèque, un atelier bois… et qui ont contribué à la décision d’Emmanuel Macron et Edouard Philippe ! On ne peut pas seulement les traiter comme des habitants en état de non-droit. Ils se sont rebellés, ils ont désobéi pacifiquement et ce qui était, auparavant, le non-droit, est devenu le droit. Le projet d’aéroport est abandonné, il n’est donc plus légal, et peut-être les occupants illégaux peuvent-ils aussi devenir légaux. J’espère qu’on continuera avec sagesse à faire en sorte que tout se passe bien, pourquoi pas avec l’accord de la Confédération paysanne, de la FNSEA, etc.

T : Pourquoi êtes-vous tant attaché à cette ZAD ?

HK : Je ne connais pas d’autre lieu semblable, un tel creuset de résistances individuelles transformées en un collectif. Les gens que j’ai rencontrés là-bas sont d’une formidable force humaine, et tout cela a contribué à créer du commun au meilleur sens du terme. Il ne s’agit pas de dire que c’est un paradis, mais c’est un lieu où les gens ont pu sortir d’eux-mêmes et travailler ensemble, pour faire des choses bien, par-delà leurs différences. Et puis, à chaque fois que je quitte cette zone extraordinaire de bocages, ces changements de lumière, ce type de paysage qui existait partout dans la région mais devenu si rare avec l’artificialisation des sols et l’étalement urbain, je suis saisi par la même sensation. Je me retrouve sur l’espèce d’autoroute ou de voie rapide qui mène à Nantes, face à Ikea, Conforama, But et autres hangars qui se succèdent et j’ai l’impression de passer à travers le miroir. On change de monde. Savoir qu’il existe des lieux où des femmes et des hommes ont décidé de vivre différemment, de créer un équilibre harmonieux et prometteur, me fait du bien. Et je pense que c’est ce que ressentent beaucoup de gens en France, même s’ils ont suivi cette bataille de loin.

Entretien : Weronika Zarachowicz - Télérama
Photo : MATHIEU PATTIER / AP

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