Notre Dame des Landes

"Le motif de base de la résistance était l'indignation. Nous vétérans des mouvements de résistance et des forces combattantes de la France libre, nous appelons les jeunes générations à faire vivre, transmettre, l'héritage de la résistance et ses idéaux. Nous leur disons : prenez le relais, indignez-vous ! Les responsables politiques, économiques, intellectuels et l'ensemble de la société ne doivent pas démissionner, ni se laisser impressionner par l'actuelle dictature des marchés financiers qui menacent la paix et la démocratie.

Je vous souhaite à tous, à chacun d'entre vous d'avoir votre motif d'indignation. C'est précieux."

Stéphane Hessel

mardi 1 septembre 2015

Croissance et chimères.

Christophe BOMBLED, l'auteur de ce texte, outre qu'il est mon frère, est juriste et est, de temps en temps, chroniqueur sur ce blog. 
Depuis de très nombreuses années il mène une réflexion personnelle sur l'impermanence des choses et la confronte à notre existence humaine. Il tente, avec succès, de regarder les choses avec pertinence et force d'argumentaires afin de nous offrir des voies d'introspections sur la fragilité de nos existences et nos responsabilités environnementales et sociales vis-à-vis de nous-même et de nos enfants. Sa parole est sage et, toujours, elle nourrit ma réflexion, lisez-le et je vous souhaite d'y trouver, comme moi, beaucoup de matière à réfléchir

. . .

Récemment, sur Facebook, un de mes amis a diffusé coup sur coup deux publications qui m’ont interpellées.

La première est une vidéo intitulée "où va le monde" qui déplore la destruction de la planète. Je dis "très bien". La seconde est une sorte de fiche comportant un certain nombre d’indicateurs économiques dont le but avoué est de critiquer François Hollande pour cause de croissance zéro. Et là, je ne comprends plus, tant cette juxtaposition me parait complètement contradictoire, voire schizophrénique.

Un des problèmes, me semble-t-il, est que l'on regarde toujours le taux de croissance du PIB mais jamais le PIB lui-même. Or celui-ci n’est, ni plus ni moins, qu’une traduction monétaire de notre mode de vie, lequel n’est pas durable en l’état pour être à l’origine des ravages justement dénoncés dans la vidéo "où va le monde".

Dès lors, un taux de croissance du PIB, même modéré (qu’est-ce que d'ailleurs un taux de croissance modéré ?), loin de le régler, ne fait que renforcer le problème.

En effet, prôner la croissance, toujours la croissance, est révélateur d’une incapacité à comprendre la fonction mathématique exponentielle et à en appréhender les conséquences. Pour comprendre de quoi il retourne, je vous propose d’imaginer un lac de 100.000 m² avec dessus des nénuphars dont le nombre double tous les jours (taux de croissance 100 % par jour). Au bout de 1000 jours ceux-ci recouvrent la moitié du lac. On peut penser que de toute évidence il reste encore beaucoup de temps avant de voir les 50.000 m² de surface d’eau libre restants recouverts, et pourtant, le nombre de nénuphar doublant chaque jour, le lac sera totalement recouvert dès le lendemain, le 1001ème jour !

En pratique, les taux de croissance envisagés sont beaucoup plus faibles, et pourtant le résultat est le même, simplement, le phénomène met plus de temps à s’installer. Ainsi par exemple, 3% de croissance annuel (pas dingue) conduit à :
  • un doublement du PIB en 24 ans,
  • un triplement en 37 ans (24 +13 ans)
  • un quadruplement en 47 ans (37 + 10)
  • une multiplication par 10 en 78 ans, soit en gros la durée d’une vie d’homme actuel.

A ce rythme, le PIB de la France dépasserait en 11 ans le PIB 2014 de l’Allemagne, en 16 ans celui du Japon, en 44 ans celui de la Chine, en 62 ans celui des USA et en 111 ans le PIB 2014 mondial !
Très concrètement, si donc durant le simple temps d’une génération (24 ans) le PIB s’accroît de 3% par an dans une zone géographique donnée, on y trouve à la fin : 2 fois plus de voitures, d'avions, de matériel électronique, de viande, de sacs, de vêtements, de béton et de terres artificialisées, de piscines individuelles, de meubles Ikea, de services, j’en passe et des meilleurs… et donc deux fois plus d'énergie consommée, de matières premières extraites, d’espaces naturels détruits, de déchets de tous ordres produits...et donc deux fois plus de pollution au final. Et vingt fois plus en juste un siècle !

Le pire dans cette histoire, c'est qu'à en croire nos hommes politiques (mais faut-il les croire puisqu’ils ne font que répéter les dires des économistes orthodoxes ?), pour commencer à faire baisser le chômage, il nous faudrait atteindre environ 2% de croissance (doublement du PIB en 35 ans, triplement 21 ans après, quadruplement 14 ans après, quintuplement 12 ans après…PIB multiplié par 7 en 100 ans et par 20 en 150 ans).

Autrement dit nous sommes face à un dilemme : ou il n’y a pas de croissance et le chômage augmente, le délitement social s’accélère et finalement le système s'effondre, ou il y a de la croissance, on crée des emplois mais on accélère la destruction de notre environnement et finalement le système s'effondre aussi.

Apparemment, il semblerait que nous avons fait un choix puisque l’on fait tout pour revenir (en vain) à des taux de croissance version trente glorieuses. Et ceci, se vérifie dans l’écrasante majorité des pays. Autrement dit, on continue d’imaginer possible que tous les hommes sur terre (7 milliards aujourd'hui, 9 milliards en 2050) puissent avoir une habitation chauffée quand il fait froid et refroidie quand il fait chaud, rouler en 4x4, prendre l'avion pour les vacances, manger de la viande deux fois par jour, avoir une maison de campagne, aller au ski, détenir quantité d’objets électroniques,...et cela durablement et le tout dans le respect de l'environnement.

Cette chimère est la résultante de notre conditionnement historique aux deux idéologies faussement concurrentes que sont le libéralisme économique, né au 18ème siècle, et le marxisme, né au 19ème siècle. Celles-ci se valent en ce sens qu’elles prônent toute deux le matérialisme et le productivisme ; seuls diffèrent les moyens d’organisation de la production et les modes de répartition des richesses. Or, si ces deux idéologies ont pu trouver un intérêt à leur époque, elles ne sont plus d’aucune pertinence aujourd’hui.

En effet, celles-ci sont nées à une période et dans un monde où la population ne dépassait pas le milliard d'individus, où la technologie en était à son balbutiement (pas de pétrole, pas d'électronique, etc...), où les ressources en matières premières étaient immenses, où les terres en friche étaient innombrables et où les océans regorgeaient de vie. Un monde où l’accès à l’énergie était chaque jour plus facile et où les pollutions générées étaient encore très faibles à l’échelle planétaire. C’est dans ce monde-là qu’ont réfléchi et théorisé les Adam Smith, Ricardo, Marx et Engels, pour ne parler que des plus célèbres.

Or, ce monde-là n'est manifestement plus le nôtre. Mais pourtant l’on veut continuer à le gérer de la façon dont l'ont imaginé ces hommes il y a voilà quelques siècles. Nous voulons une croissance infiniment poursuivie dans un monde fini alors que l’on sait maintenant que c’est impossible. Pour prendre une image, c'est comme si en science, pour ce qui est de l’étude du comportement des objets microscopiques (les molécules, les atomes ou les particules) malgré la découverte de la physique quantique nous nous obstinions à ne réfléchir que dans le cadre de la mécanique newtonienne.

Aujourd'hui, nous sommes trop nombreux sur la Terre pour que celle-ci supporte longtemps notre avidité croissante. Il est donc temps de passer à une nouvelle économie dans laquelle l’être et l’usage (développement personnel au sens large, économie de partage et circulaire, réparer plutôt que remplacer, partage du temps de travail,…) seraient valorisés au détriment de l’avoir.

Entre le "laisser faire", propre aux libéraux et le "tout contrôler", propre aux collectivistes, il existe un espace suffisamment large qui doit être exploré afin de mettre en place un nouveau modèle de développement qui soit durablement supportable par la planète, car sa bonne santé conditionne la survie de notre espèce. 

N’oublions jamais que la terre peut se passer des hommes, mais pas l'inverse.

Christophe BOMBLED

Aucun commentaire: